BFMTV

Salon de la photo: Jean Marquis, 90 ans, et toujours un regard "lumineux"

Jean Marquis et sa photo Dockers. Liverpool (Angleterre), 1955

Jean Marquis et sa photo Dockers. Liverpool (Angleterre), 1955 - Elise Maillard (portrait) et Dockers. Liverpool (Angleterre), 1955 © Jean Marquis / Roger-Viollet (photo)

"Un Regard lumineux" est la Grande expo du Salon de la photo 2016. Elle retrace l'œuvre de Jean Marquis qui célèbre ses 90 ans cette année. BFMTV.com l'a rencontré.

Chez les Marquis, la photo est une histoire d'amour et de famille. On le comprend dès que l'on pénètre dans le petit jardin d’un discret pavillon en meulière de Rambouillet. Venu rencontrer Jean Marquis, c’est sa femme Suzie et sa fille Isabelle qui nous accueillent. Le photographe nous attend debout, avec sa haute stature, dans son bureau devant un tirage agrandi de l’une de ses photographies emblématiques: Les Dockers de Liverpool.

Les yeux, d’un beau bleu clair, sont toujours espiègles, et l’homme de théâtre reçoit ses invités avec un large sourire. La Grande expo du Salon de la photo lui est cette année dédiée, il était temps à 90 ans. Nous avons voulu le rencontrer pour qu’il nous parle de son oeuvre et qu'il nous livre son regard “lumineux”, comme le précise le nom de l’exposition, sur l’évolution du monde depuis presqu'un siècle où la place de l'image n’a jamais cessé de croître.

L'épopée Magnum

"Quand on me pose la question 'comment êtes-vous venu à la photo?', je réponds: 'Par amour!'", s'amuse Jean Marquis en jetant un œil complice à sa femme. A 20 ans, le jeune Lillois quitte la province pour tenter sa chance à Paris. Là, il rencontre Suzie qui "était complètement fascinée par son cousin Robert Capa. Elle voulait travailler avec lui. Capa l’avait engagée à Magnum. Si bien que moi je rêvais d’être un photographe".

Jean Marquis épouse Susie le 7 octobre 1950, 66 ans de mariage et de passion commune pour la photo.
Jean Marquis épouse Susie le 7 octobre 1950, 66 ans de mariage et de passion commune pour la photo. © Archives de Jean et Susie Marquis

Dans les années 50, il était impossible de rentrer dans cette agence prestigieuse et novatrice, la première du genre dans la capitale, sans avoir fait d'abord ses preuves. Celui qui était déjà l'un des plus grands photojournalistes de son époque, Bob, comme il le surnomme, lui conseille de passer par le labo photo de Pierre Grassmann qui deviendra Pictorial Service. "Au labo, j’ai eu la chance d’être en contact avec tous les photographes de Magnum: David Seymour, Werner Bischof, Henri Cartier-Bresson. Henri, je voyais ses photos en contact et j'ai compris comment on faisait un reportage", se souvient-il.

Sa collaboration à Magnum de 1953 à 1957 lui ouvre les portes des plus grands titres de presse nationaux et internationaux: L'Express, Time-Life, Science et Vie. Sa carrière est lancée et Jean Marquis multiplie les reportages jusqu'en 1989 où il prend sa retraite de photographe de presse. Portraits de politiques et de personnalités du monde du spectacle, photo de mode ou reportage sur le terrain, il souhaite toujours placer l'homme au cœur de ses images.

L'empreinte de Robert Capa, parti trop tôt en 1954 lors d'un reportage sur la guerre d'Indochine, perdure jusqu'à aujourd'hui. Pour Jean Marquis, le photojournaliste américain d'origine hongroise est l'auteur de la photo la plus marquante du XXe siècle. La Mort d'un soldat républicain, prise pendant la guerre d'Espagne en 1936 montre un combattant s'écroulant au moment où il est touché par une balle ennemie. "Cela dit beaucoup de choses. Il y en eu beaucoup de gens après, qui sont morts fusillés par des fascistes", réagit Jean Marquis sur l'une des photos les plus connues de tous les temps.

Témoin d'un siècle 

Au-delà du fait de capter l'instant décisif, si cher à Cartier-Bresson, l'homme du Nord essaiera aussi de retenir le temps avec ses photos. Celui qui a beaucoup couvert le monde ouvrier voit également les campagnes changer en profondeur: "Après avoir travaillé beaucoup sur la culture ouvrière, j’ai eu envie de passer à la campagne. Grâce à un ami corrézien, je suis allé plusieurs fois en Corrèze car je sentais que ce monde était en train de basculer".

Ce n'est pas tant la manière de travailler les champs que la manière de vendre le produit de la terre. "Il y avait déjà des grands supermarchés qui ont commencé à donner leur instruction aux paysans", insiste-t-il. Le photographe essaie d'aller à la rencontre de paysans "tels qu'ils étaient dans ma jeunesse dans le Nord. J’ai commencé avec un sabotier. C’était complètement anachronique. C’était comme si je portais une épée sur le flanc". Le photographe poursuit son reportage avec une bergère, un autre métier amené à disparaître. "Elle partait avec ses moutons. J’ai vu aussi là un basculement. Il y avait déjà des fermes avec des bêtes dans des enclos ou des barrières".

De plus en plus d'exploitations agricoles se modernisent et l'ère industrielle est en train de prendre le pas. Le monde ouvrier, qui bat alors son plein, ne sait pas encore qu'il connaîtra un sort similaire. Les régions minières ne résisteront pas à la concurrence et de nombreuses usines finiront pas fermer. Les photos de Jean Marquis de cet univers à son apogée sont autant de témoignages au charme si particulier de l'Après-Guerre.

La révolution numérique 

"Je n’y connais rien aux ordinateurs, je vous l’avoue", reconnaît l'homme bien campé sur sa canne. Il confie alors que sa fille l'a beaucoup aidé pour préparer l’exposition du Salon de la photo. "Elle a été en quelque sorte mon interprète", s'amuse-t-il. "C’est aussi par amour que j’ai fait cette exposition, là ce n’est pas le même amour, c’est l’amour de ma fille. C’était merveilleux qu’elle s’intéresse à ces photos, qu’elle les scanne et les mette sur ordinateur", dit-il en lui lançant un regard bienveillant. 

Cette plongée dans ses archives va lui faire redécouvrir des images qu'il avait complètement oubliées. "Cette façon de voir les photos via l’ordinateur. Ma fille me disait avec son mari: 'pourquoi tu n’as pas tiré celle-là, puis celle-là?' Je ne pouvais pas tout tirer, c’était trop compliqué à l’époque, et puis, les tirages n’étaient pas donnés dans les labos", reconnaît l'ancien photoreporter.

Selon lui, il y a une "véritable cassure avec la photo chimique, si je puis dire, telle que je la pratiquais, et la photo numérique". Le changement va au-delà du traitement, pense-t-il. Cette technique vient aussi influencer les cadrages. "On fait plus, je crois maintenant, des gros plans, de photos de personnages qui sont face à la caméra et qui racontent leur expérience plutôt que la photo de quelqu’un qui, comme moi, aurait dû me lever et faire des photographies avec un appareil en suivant cette espèce de danse du scalp que l’on fait autour des personnages", décrit-il.

"Maintenant, il suffit, notamment à la télévision, d’un portrait d’un personnage parlant. Nous sommes dans le même cadre que les hommes politiques: de face, en train de discuter et non pas en train de cadrer, de saisir quelque chose de nouveau à travers l’œil", conclut-il.

Celui qu’on a parfois qualifié "d’oublié de Magmum" mérite vraiment qu’on redécouvre son oeuvre. L'exposition Jean Marquis, un regard lumineux se tient du 10 au 14 novembre porte de Versailles à Paris.

Elise Maillard