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Notre-Dame de Paris a 20 ans: "Personne ne voulait se lancer dans une aventure aussi dangereuse"

Le casting de Notre-Dame de Paris en 2000

Le casting de Notre-Dame de Paris en 2000 - Vanina Lucchesi / AFP

La comédie musicale fête ses 20 ans et revient à Paris. L’occasion de se pencher sur l’histoire de Notre-Dame de Paris avec Luc Plamondon, l’auteur du livret, Richard Cocciante, le compositeur, et Daniel Lavoie, qui reprend son rôle de Frollo.

Il est venu le temps des cathédrales. Et celui de fêter les vingt ans de la comédie musicale Notre-Dame de Paris. Du 21 décembre au 6 janvier, le célèbre spectacle de Luc Plamondon et Richard Cocciante revient au Palais des Congrès. C’est dans cette salle parisienne qu’il a été créé avant de connaître dans le monde entier, et d’une manière ininterrompue, un succès considérable.

Début des années 1990. Auréolé du succès de la nouvelle version de Starmania (3 millions de spectateurs à Mogador), Luc Plamondon rêve d’adapter Notre-Dame de Paris en comédie musicale. En relisant Victor Hugo, il annote certains chapitres. Lorsque Esmeralda donne à boire à Quasimodo, il écrit dans la marge "Belle" en référence au beuglement que pousse Anthony Quinn/Quasimodo dans la version de Jean Delannoy avec Gina Lollobrigida dans le rôle d’Esmeralda.

Pour la musique, le parolier fait appel au chanteur Richard Cocciante: "Au début, j’ai été un peu méfiant, parce que je me suis dit que c’était une histoire tellement belle, d’un auteur tellement important, que je voulais être sûr d’être à la hauteur, de pouvoir affronter cette œuvre", raconte celui-ci. "On s’est mis à travailler. J’avais de côté une dizaine de thèmes que je ne voulais pas utiliser dans ma discographie personnelle. Il y avait là quasiment tous les thèmes principaux de Notre-Dame de Paris!"

"On se voyait à côté d’un piano et c’était incroyable"

Rapidement Richard Cocciante prend la décision de rester "européen, français-italien" et de "ne surtout pas imiter l’écriture des comédies musicales américaines”. La première chanson que Cocciante et Plamondon finissent ensemble est Belle, devenu depuis un tube vendu à plus de trois millions d’exemplaires. L’entente entre les deux hommes est parfaite et l’écriture avance rapidement: "On a fait ça sur un an et demi. On se voyait de temps en temps durant trois ou quatre jours. On se voyait à côté d’un piano et c’était incroyable: on ne s’arrêtait plus de composer. Je pense que cette envie profonde de s’exprimer se ressent dans Notre-Dame de Paris."

"Je suis allé le voir à Rome", complète Plamondon. "Lors de la première nuit où on a travaillé, on a fait Le Temps des cathédrales." L’écriture représentait pourtant un défi: "Hugo décrit beaucoup ses personnages, il raconte leurs actions, mais ne les fait presque pas parler. Les rencontres entre Quasimodo et Frollo sont très courtes, Esmeralda n’a que deux rencontres avec Phoebus. Avec Notre-Dame de Paris, mon écriture a été plus littéraire. C’est la musique qui m’a porté." Le tandem produit tant qu’il est contraint de réduire au tiers le spectacle pour qu’il tienne sur deux heures. Des scènes que le public ne verra sans doute jamais, précise Cocciante: "Quand l’œuvre existe et a un aussi gros succès, il ne faut plus y toucher".

Une fois l’écriture terminée, place à la recherche de financement. Malgré le succès de Starmania, les portes restent fermées. "Ça n’a pas été facile", se souvient Plamondon. "C’était un genre d’œuvre qui ne fonctionnait plus à l’époque", explique Cocciante. "Personne ne voulait se lancer dans une aventure aussi dangereuse." Cinq producteurs refusent le projet de Plamondon. Lorsqu’il se rend à Mogador, la direction lui rétorque: "Monsieur, Victor Hugo n’est plus le bienvenu à la maison." Et pour cause: la comédie musicale de Broadway inspirée des Misérables venait d’y rencontrer un flop retentissant.

"Un chèque de 2 millions de francs pour réserver la salle"

La situation se débloque lorsque Plamondon rencontre Victor Bosch. Ce dernier accepte de co-produire le spectacle et présente le parolier à Charles Tala. Pour la suite, les versions divergent. Selon Plamondon, Charles Tala aurait accepté sans hésiter, avant même d’entendre le sujet du spectacle: "On s’est serré la main et il a pris le téléphone pour appeler le Palais des Congrès et le réserver de l’automne 98 jusqu’à janvier 99. Il a fait un chèque de 2 millions de francs pour réserver la salle. Et voilà, on était parti."

Selon Cocciante, le tandem s’est présenté devant Charles Tala: "je me suis mis au piano avec Luc et j’ai chanté toute l’œuvre. La réaction a été nulle pendant la présentation et à la fin Charles Tala s’est levé et nous a dit: 'demain, je vais au Palais des Congrès et je réserve quatre mois.' Et c’est parti comme ça."

Pour monter l’opéra-pop, Plamondon a fait appel au metteur en scène Gilles Maheu. La distribution, qui se compose notamment de Patrick Fiori, Hélène Ségara, Julie Zenatti et Garou, est complétée par Daniel Lavoie. Ce chanteur canadien, né en 1949, connaît bien Plamondon pour avoir joué dans la comédie musicale Les Romantiques de Catherine Lara. Lavoie est aussitôt séduit par les maquettes piano-voix de Richard Cocciante et le livret de Plamondon:

"Ça sortait complètement de ce qui se faisait à l’époque. C’était les années 1990 et on ne peut pas dire que la musique de cette époque m’enchantait particulièrement. Je savais qu’il y avait une chance pour que ça marche très bien ou que ce soit oublié au bout de deux semaines. J’avais plutôt tendance à penser que la deuxième option arriverait, parce que je ne voyais pas comment ça pourrait s’imposer à la radio et à la télévision."

"J’ai vu Garou dans un bar de rock, il chantait du r&b"

Pas question pour Daniel Lavoie de jouer Quasimodo. Il veut être Frollo: "C’est un rôle taillé sur mesure, qui correspondait à ma culture, à mon éducation chez les jésuites. J’étais très à l’aise, et je le suis de plus en plus, avec ce personnage un peu pathétique, perdu dans ses émotions et ses pulsions de bête. C’est un personnage très complexe qui permet beaucoup de nuances. Je ne me suis pas lassé de ce personnage." Il a pourtant arrêté de le jouer pendant seize ans avant de le retrouver en 2016: "Je me suis dit que ce serait amusant de voir ce personnage vingt ans plus tard, de voir comment il avait vieilli. Ce n’est plus le même. Il est plus fragile, plus troublé, davantage humain peut-être: il nous ressemble un peu plus."

La légende raconte que Richard Cocciante aurait aimé jouer Quasimodo. L’intéressé dément: "Je ne voulais pas le faire. C’est un rôle, bien sûr, qui ressemble beaucoup à mon écriture, à moi en tant que chanteur et à moi en tant qu’âme, mais je voulais le voir en tant que spectateur, en tant que créateur, pas à l’intérieur de l’œuvre, mais à l’extérieur." Quand il a vu Garou, Cocciante a eu un coup de foudre et a aussitôt compris que le chanteur québécois devait interpréter Quasimodo. "Quand j’ai vu Garou dans un bar de rock, il chantait du r&b. Il était très maigre et très grand. Il bougeait bien. Il fallait une bonne imagination pour le voir en Quasimodo", raconte Plamondon.

"La salle était bondée pour la première!"

16 septembre 1998. La première a lieu au Palais des Congrès. Daniel Lavoie se souvient avant tout de l’anxiété qui régnait ce soir-là: "On ne savait pas encore si ça allait marcher vraiment. On était tous un peu nerveux. La salle n’était pas comble. Il y a eu quelques avant-premières et on a vu tout de suite la réaction du public. Au septième, huitième soir, la salle s’est remplie jusqu’au fond. On a compris qu’il se passait quelque chose." Richard Cocciante en garde cependant un souvenir différent:

"Les quatre mois étaient déjà complets avant que l’on commence! La salle était bondée pour la première, parce que avant on avait déjà vendu un million de copies de l’album! C’était très attendu par le public. C’était une salle pleine qui attendait de découvrir le spectacle. Ils avaient entendu le disque et se demandaient ce qu’ils allaient voir. C’était un suspense incroyable pour nous: comment le public allait accueillir cette œuvre sur scène. Il y a eu une standing ovation. Et depuis, il y en a tous les jours pratiquement dans le monde entier."

Bientôt une version kazakh

Notre-Dame de Paris a été mis en scène aux Etats-Unis, en Turquie, en Italie et en Corée du Sud (dans "une version splendide" selon Cocciante). Le spectacle a du succès, où qu’il aille. En Russie, "Tout le monde connaît Notre-Dame", précise Plamondon. "Belle y a été votée meilleure chanson du siècle!". "Il y a aussi eu 3 millions de spectateurs en Italie en quinze ans. Dans le monde entier on tourne autour des 12 millions de spectateurs." Sans compter les 10 millions d’albums vendus.

"Le spectacle est disponible en huit-neuf langues maintenant", renchérit Cocciante, qui s’est récemment rendu au Kazakhstan pour superviser la version locale et prépare une version chinoise. "Ce n’est pas facile, mais on réussira. On fera quelque chose d’extraordinaire", promet-il. Malgré les multiples traductions, le livret de Luc Plamondon reste unique, assure Daniel Lavoie, qui a joué le spectacle en anglais et en français: "Le livret de Luc est plus beau, mieux écrit, plus subtil, plus nuancé… Je découvre encore des bijoux même après tout ce temps."

Cocciante poursuit: "Même si les langues changent, l’œuvre est acceptée partout. C’est incroyable, parce que ce n’est pas toujours le cas. Il y a des œuvres qui sont justes pour leur pays et qui ne s’exportent pas." Il y a aussi une explication à ce succès selon lui: "C’est une œuvre née dans la spontanéité. Il n’y a pas eu d’intrusion commerciale et musicale avant que l’œuvre ne soit terminée. L’œuvre est authentique, elle n’est pas fabriquée pour avoir du succès. On l’a faite parce que l’on avait envie de la faire." C’est ainsi que naissent les œuvres intemporelles.

Jérôme Lachasse