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La philosophie à la rescousse de Claude François

Claude François et ses Clodettes, en 1969.

Claude François et ses Clodettes, en 1969. - AFP

Le sautillant chanteur à paillettes fait l'objet d'un ouvrage aussi sérieux que passionnant, intitulé La chanson exactement, L'art difficile de Claude François. On l'a lu et on a perdu l'envie de se moquer.

"Les sirèèèèènes du port d'Aleexandrieeeee, chantent encore la même mélodiiiiie, wowo"... Après avoir lu La chanson exactement, L'art difficile de Claude François, vous ne beuglerez plus jamais le refrain d'Alexandrie Alexandra de la même manière. Car vous y aurez appris que Claude François était tout sauf un artiste mineur et qu'il ne mérite en rien le mépris amusé qu'il suscite souvent.

"Tu ferais mieux de faire du sport"

L'auteur, le philosophe Philippe Chevallier, y conte d'ailleurs avec beaucoup d'humour les efforts (vains) qu'il a dû déployer pour être pris au sérieux lorsqu'il s'est attelé à cet essai. Il remonte même aux origines de cette passion coupable, très tôt refrénée par sa mère:

"Je fus interdit de Claude François par ma mère qui devait y déceler je ne sais quels goûts contre nature - 'Tu ferais mieux de faire du sport'", écrit-il.

Vous mesurerez ainsi le courage et l'obstination qu'il a fallu à Philippe Chevallier pour écrire un livre -tout à fait sérieux- sur le chanteur qui n'évoque que paillettes, Clodettes et une certaine idée du mauvais goût.

1. Des reprises, oui mais...

D'accord, 70% de son répertoire est constitué de reprises. Mais Claude François a fait preuve d'un flair rare pour dénicher des morceaux pas forcément évidents, et qui n'étaient pas toujours des tubes aux Etats-Unis. La Flèche, la société de production qu'il a créée dès 1967 était au taquet pour acquérir les droits des chansons étrangères avant les autres, effectuant une veille systématique des charts américains. Et puis, "Claude François s'était fait fabriquer un appareil de radio capable de capter et d'enregistrer les programmes des stations anglaises", écrit Philippe Chevallier.

Claude François était ainsi à la recherche de chansons passées inaperçues et de titres assez confidentiels mais à fort potentiel musical. Belinda, devenu le tube que l'on sait (oui, celle qui a les yeux bleus), est par exemple tiré de Miss Belinda d'un certain Des Parton (et non de Dolly Parton, comme cela a pu être dit).

2. De brillantes copies

Et puis, Philippe Chevallier le souligne également, les reprises de Claude François sont "souvent meilleures que l'original". Car, explique-t-il, "le travail d'adaptation ne se limite pas à [de] menues corrections; il suit toujours chez Claude François une orientation précise, qui obéit à une vision à la fois claire et personnelle de la chanson populaire". L'auteur cite ainsi l'exemple d'une chanson intitulée Tout ça c'était hier, adaptée en 1964 de Spare a thought for me de George E Washington, et largement enrichie.

3. Un bosseur fou

Sa réputation de travailleur pointilleux et acharné jusqu'à en être insupportable n'est pas un secret. Pour donner un peu une idée de l'ambiance qui régnait lors des enregistrements de Cloclo, Philippe Chevallier cite le stoïque directeur artistique Jean-Pierre Boutayre:

"Pendant des séances commencées à 17 heures, sur le point de se terminer à 5 heures du matin, il décidait tout à coup de rajouter un orgue quitte à refaire une autre journée de mixage et cela sur un titre quelconque qui n'avait, apparemment, pas le moindre espoir d'être un tube."

4. Une grande histoire avec la Motown

Claude François a été nourri à la soul de la Motown dont il a adapté de nombreux titres en français. La mécanique de la soul musique n'avait aucun secret pour lui. Sans doute parce qu'il est ancien batteur de jazz et qu'il a fréquenté le Conservatoire. 

Cloclo a aussi été "le seul chanteur blanc à enregistrer dans les fameuses caves de Detroit avec ses fameux musiciens de session, les Funk Brothers", des titres comme C'est la même chanson, (adapté de It's the same old song). Et c'est bien grâce à lui que tant de morceaux de la Motown sont entrés dans l'inconscient collectif des Français.

5. Et puis Gilles Deleuze

Pour étayer son propos, Philippe Chevallier convoque même le philosophe Gilles Deleuze. Preuve que tout le monde a un avis sur Claude François. Et qu'on peut-être un brillant philosophe et apprécier les sautillements et la voix d'un chanteur assez unanimement méprisé par les intellectuels. L'avis de Gilles Deleuze est pourtant à double tranchant. Puis que si le philosophe commence par vanter la "nouveauté" du style de Cloclo, il s'empresse de débiner la "bêtise" de ses textes.

Ce que réfute aussitôt Philippe Chevallier. Il explique ainsi que Claude François, ce n'est pas que Alexandrie Alexandra (dont les paroles sont tout de même signées Etienne Roda-Gil), et qu'il a su s'entourer de "paroliers remarquables", qu'il a soumis au même traitement tyrannique que ses autres collaborateurs. Les auteurs étaient en effet "mis en concurrence entre eux, une chanson pouvant avoir jusqu'à sept ou huit textes différents".

La Chanson exactement, L'art difficile de Claude François, Puf, par Philippe Chevallier, 19 euros.

Magali Rangin