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Rambo, l’anti-héros devenu symbole des fantasmes de Donald Trump

Stallone dans Rambo V

Stallone dans Rambo V - Copyright 2019 Universum Film GmbH

Sylvester Stallone retrouve dans Rambo: Last Blood, au cinéma ce mercredi 25 septembre, son personnage culte, symbole maladroit des fautes des États-Unis. Accusé de défendre les idées de Donald Trump sur le Mexique, ce nouveau film reflète, comme le reste de la franchise, l’évolution de la politique interventionniste américaine.

Depuis trente-sept ans, Sylvester Stallone tente de dénoncer à travers John Rambo les politiques interventionniste des Etats-Unis. Malgré un propos souvent brouillé par la violence, la star a conçu chaque film en réaction aux enjeux politiques de son époque. 

"Tous les Rambo sont authentiques mais ils ont tous été influencés également par le monde, que ce soit la situation en Afghanistan, celle des prisonniers de guerre, celle de Birmanie et maintenant les cartels mexicains dans Last Blood. Tous ces films ont donc un peu un pied dans la réalité, en quelque sorte", a indiqué ce mois-ci la star au magazine Cinemateaser

Le premier volet de la franchise, sorti en 1982, s’appuie sur une situation déjà explorée dans Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino, à savoir le difficile retour au pays des vétérans du Vietnam. Inspiré par de véritables soldats, le personnage imaginé en 1972 par le romancier David Morrell n’était pas destiné à Stallone. 

"Je suis tombé amoureux du personnage"

"Personne ne voulait faire ce film, j’étais le 11e choix, tout le monde avait refusé le rôle, Nick Nolte, Pacino, De Niro. Je suis tombé amoureux du personnage", évoque-t-il dans Le Monde. Quelque chose dans le destin de ce paria, de cet homme du peuple transformé en machine de guerre par le système l'a touché: 

"A l’époque de Rambo, je ne comprenais pas comment l’on pouvait cracher sur ces gars revenus du Vietnam, qui n’avaient fait que leur devoir et ne comprenaient rien à cette guerre, livre-t-il encore au quotidien. Il n’y avait aucun moyen de gagner. Lisez les 'Pentagon Papers' [documents secret-défense sur les relations entre les Etats-Unis et le Vietnam, NDLR], ce combat était perdu depuis longtemps et nous avons laissé des gamins se faire tuer pour rien: 25.000 soldats se sont suicidés à leur retour du Vietnam." 

Une colère qu’il retranscrit dans le célèbre monologue de Rambo: "C’était pas ma guerre! C’est vous qui m’avez appelé, pas moi. Et j’ai fait ce qu’il fallait pour gagner, mais on n’a pas voulu nous laisser gagner." Symbole d’une Amérique défaite, Rambo vit avec les fantômes de ses camarades tombés au combat. Présenté comme une bête sauvage qui doit souffrir pour apprendre à vivre, il porte la culpabilité du survivant et peine à s’adapter à la société. 

"Chaque puissance militaire a son Vietnam, sa chute"

La suite de la franchise, conçue au point culminant des années Reagan, déviera la série de son ambition première. "Dans Rambo II, je me suis retrouvé enfermé dans une sorte de fantaisie mythique, avec le torse nu, l’arc, les flèches", se désole Stallone dans Cinemateaser

Si cette "totale fantaisie" est "un peu ridicule", il en défend, comme pour Rambo III, l'idée de départ d’évoquer des sujets qui le révoltent, comme la situation des prisonniers américains au Vietnam et la guerre opposant l’URSS à l’Afghanistan. Sauf que l’anti-héros est devenu, à cette époque, le symbole de l’Amérique toute puissante et interventionniste qu’il dénonçait dans le premier film: 

"Sur Rambo III, je m’étais dit que ça allait être intéressant car l’Afghanistan était le Vietnam de la Russie. Bon… ça n’a pas fonctionné!", déplore-t-il. "Mais les intentions étaient honorables: je voulais montrer que chaque puissance militaire a son Vietnam, sa chute. Ça se répète au fil du temps. On a beau savoir que ça arrive, ces pays ne le voient pas, ne le reconnaissent pas."

Il reste de ces films des répliques cultes, qui témoignent de la perte de subtilité de la franchise en une poignée d’années: "Pour survivre à la guerre, il faut devenir la guerre." Ou encore: "Ce que vous appelez l’enfer, il appelle ça chez lui." 

Il a conscience de cette dérive et a fait amende honorable en 2008 dans Le Figaro, alors en pleine promotion pour John Rambo, plongée ultra-violente dans l’enfer de la junte birmane: "C'est Ronald Reagan qui, à mon corps défendant, a fait de Rambo un héros républicain. Une fois, il me reçoit à la Maison-Blanche en tenue de jogging. Sur son tee-shirt, il avait fait inscrire, Rambo est un républicain."

"Fantasme trumpien de mexicains violeurs"

Dix ans après, Stallone revient avec un Rambo plus républicain que jamais, un revenge movie où il affronte à Mexico les narcotrafiquants responsables de la mort de celle qu’il considère comme sa fille. Les journaux anglo-saxons ont dénoncé avec virulence ce dernier volet de la franchise et son "fantasme trumpien de Mexicains violeurs et d’une frontière entre le Mexique et les Etats-Unis non sécurisée".

David Morrell a vivement critiqué le film sur Twitter: "Je suis gêné de voir mon nom associé à ce film." "Je me suis senti sale et déshumanisé en quittant le cinéma", a-t-il ajouté dans une interview accordée à Newsweek. Le romancier dénonce un film "sans âme", un remake ultra-violent et bas de gamme de films d’exploitation des années 1970. 

L’ambition de départ de Stallone était sans doute bien différente à en croire les multiples clins d’œil du film à Impitoyable, le célèbre western crépusculaire de Clint Eastwood. "J’ai souhaité essayer de construire une interprétation un peu différente du personnage, quitte à ce qu’elle déplaise. Quelque chose qui renvoie à John Wayne ou Clint Eastwood, qui l’identifie à une image très iconique", a expliqué "Sly" à Cinemateaser

Rambo version 2019 habite désormais aux Etats-Unis dans une ferme en Arizona. Bénévole dans la police, il consacre son temps à élever des chevaux avec Gabrielle. Toujours traumatisé, Rambo vit sous terre, dans des tunnels, au milieu d’un arsenal forgé de ses mains et entouré par les fantômes de ceux qu’il n’a pas pu sauver. Physiquement, il n’est plus le même homme: "J’ai voulu bousculer un peu le personnage", confirme Stallone à Cinemateaser. "Ses cheveux sont courts, par exemple. Il fait tout pour devenir moins sauvage, en un sens." 

"Je veux que tu ressentes ma haine et ma rage"

Lorsque Gabrielle est enlevée par des narcotrafiquants, Rambo redevient Rambo. Débute alors une vengeance sanglante aux accents de Maman j’ai raté l’avion où les crânes sont découpés, les têtes transpercées et les corps éclatés: "Je veux que tu ressentes ma haine et ma rage. Je veux arracher ton cœur", lance ainsi Rambo à un de ses opposants. L'utilisation de la chanson Five to One des Doors, où Jim Morrison chante "Personne ne sort d'ici en vie", résume ce massacre final orchestré par Rambo.

Armé d’un marteau, d’un couteau, d’un arc et même d’un pouce, il n’a de pitié pour personne dans des scènes où la fascination pour l’hémoglobine et la chair déchiquetée de Stallone explose à l’écran. Il veut que ses films soient le plus réaliste possible: "Dans Last Blood, il y a une violence plus médiévale, type Game of Thrones", commente-t-il dans le JDD. "Mon intention était de choquer en montrant la réalité des atrocités du monde. Je hais le politiquement correct: au cinéma, les super-héros sont trop aseptisés et on coupe les têtes sans bavure avec un sabre laser!"

Mais Rambo s’est enfermé dans la violence. Impossible de le faire revenir à la raison, comme dans le premier. Symbole de la culpabilité des États-Unis pour Stallone, Rambo incarne en réalité les pulsions les plus sombres et les errements idéologiques d’un pays qu’il n’a cessé de fuir pour mieux en défendre les valeurs, pour mieux en restituer la grandeur. 

Jérôme Lachasse