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Pourquoi les films de Louis de Funès sont le remède idéal au confinement

Louis de Funès dans L'Avare

Louis de Funès dans L'Avare - Sylvie Lancrenon

Souvent résumé à un comique nerveux, Louis de Funès était aussi un humoriste dont la sincérité et l'humanité sont le parfait remède pour cette période de confinement.

Consacré depuis des décennies par plusieurs générations de spectateurs, puis de téléspectateurs, Louis de Funès devait recevoir en avril les honneurs de la Cinémathèque. La pandémie de coronavirus a repoussé de quelques mois ce qui s’annonçait comme l’une des expositions les plus courues de l’année. 

En cette période de confinement, les chaînes de télévision ont programmé des valeurs sûres du 7e Art, des comédies tout public multi-diffusées. Parmi elles, plusieurs films de Louis de Funès. Après le succès le week-end dernier de La Grande Vadrouille (5,13 millions de téléspectateurs) et samedi de La Soupe aux choux (2,91 millions), France 2 diffuse ce dimanche L’Aile ou la Cuisse. M6 va de son côté proposer chaque lundi du 31 mars au 13 avril, trois volets du Gendarme et TMC la trilogie Fantômas. Ces comédies, dans lesquelles l’acteur déploie un génie burlesque rarement égalé, sont de parfaits compagnons de confinement - et d'excellents antidotes à la morosité. 

Tout repose sur la figure de Louis de Funès. Si le comédien se plaisait à incarner des personnages sournois, égoïstes et lâches, il en était très éloigné dans la vie de tous les jours. Loin du petit grincheux nerveux, le véritable Louis de Funès était "discret", "pudique", "timide", "respectueux" ou encore "courtois" racontent à BFMTV.com plusieurs acteurs qui ont eu la chance de travailler avec lui dans les années 1970 et 1980. 

Quarante ans après, Henri Guybet (Rabbi Jacob), Pierre Aussedat (L’Avare), Catherine Serre (Le Gendarme et les gendarmettes), Pierre-Olivier Scotto (La Zizanie) ou encore Christine Dejoux (La Soupe aux choux) sourient encore lorsqu'ils évoquent cet homme dont on devine à l'écran, derrière les grimaces et les colères homériques, la profonde humanité et les failles.

Christine Dejoux et Louis de Funès dans La Soupe aux choux
Christine Dejoux et Louis de Funès dans La Soupe aux choux © Studio Canal

Une figure paternelle et protectrice

Devenu une star à 50 ans, après l'immense succès du Gendarme de Saint-Tropez, de Fantômas et du Corniaud, Louis de Funès a toujours souffert de cette reconnaissance tardive. Obsédé par l’idée de transmettre son savoir et son expérience pour permettre à chacun de réussir, il s'était entouré dans ses derniers films de jeunes comédiens: "Il avait envie de lancer des gens", confirme Sylvie Lancrenon, photographe de plateaux de L’Avare et du Gendarme et des gendarmettes.

Entre les prises, Louis de Funès prodiguait des conseils et racontait en détails ses premiers pas dans ce milieu: "Le monde n’avait pas été tendre avec lui et il parlait de ses débuts, de ses difficultés sans aigreur", se remémore Pierre-Olivier Scotto, qui a encore gravé en lui ces mots de Louis de Funès sur ses années de pianiste de bar: "J’avais juste un bout de pain et un verre de lait pour bouffer."

"Il me parlait de sa vie d'acteur, des choses qu'il avait aimé faire ou ne pas faire", complète Henri Guybet. Louis de Funès n’hésitait pas à évoquer ses regrets et pouvait, dans ces moments, endosser un rôle paternel avec ces jeunes comédiens: "Vous savez, au cours de ma vie, j’ai causé des problèmes pour des choses qui n’en valait pas la peine", disait-il à Christine Dejoux sur le tournage de La Soupe aux choux. "Je me suis rendu malade. La vie, c’est comme un train. Ça va vite, Il ne faut pas causer des problèmes pour des choses qui n’en valaient pas la peine." 

"Quand il venait s’asseoir près de moi pour me raconter sa vie, j’avais l’impression que c’était le vieil acteur qui prenait sous son aile le jeune acteur. Il y avait vraiment cet espèce de parrainage", raconte de son côté Pierre Aussedat. "Il nous disait: 'Travaillez!' Vous êtes jeune! Travaillez!'", évoque Catherine Serre. "J’ai eu la sensation qu’il nous expliquait comment réussir dans ce métier, qu’il y avait 99% de travail et 1% de génie - et que ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait improviser."

Louis de Funès sur le tournage de L'Avare
Louis de Funès sur le tournage de L'Avare © Sylvie Lancrenon

"J’avais eu le sentiment d’exister"

Qu’ils aient des rôles importants ou de simples apparitions, tous se souviennent d’une chose: l’espace de quelques instants, ils étaient quelqu’un. À 18 ans, le futur réalisateur Martin Provost était encore acteur et avait obtenu un petit rôle dans La Zizanie. Choisi par Louis de Funès lui-même, sur les conseils de la reine du casting de l’époque, Margot Capelier, il loue encore aujourd’hui "son énorme gentillesse": "Il a tout de suite dit, 'C’est lui'. C’était aussi simple que ça. Je me souviens être sorti content du rendez-vous. J’avais eu le sentiment d’exister."

Quand Louis de Funès avait de l'affection pour quelqu'un, il se donnait en entier: "On n'était pas ami, mais j'ai la prétention de dire qu'il m'estimait, car il a souvent manifesté à mon égard une forme d'intérêt à la fois professionnel et très amical", complète Patrick Préjean, à qui Louis de Funès avait voulu offrir le rôle finalement endossé par Claude Rich dans Oscar: "Quand il est parti, j'ai beaucoup perdu aussi."

C'est le même sentiment qui étreint chacun d'entre nous en redécouvrant ses films. Comme ces acteurs qui l'ont brièvement connu et ne cessent de se remémorer ses bienfaits, le spectateur quitte les films de de Funès avec la sensation de n’avoir pas seulement ri aux pitreries de Guignol, mais d’avoir passé du temps avec une figure tutélaire, un guide qui nous apprend à nous méfier du monde qui nous entoure.

"C’est dommage, parce que ce sera coupé au montage!"

Louis de Funès, qui a appris son métier dans les cabarets parisiens, est resté toute sa vie cet artisan humble dont la quête a toujours été de trouver comment faire rire. C’est sans doute pour cette raison que les enfants restent le public le plus réceptif à son œuvre. Il faut savoir s’abandonner à son jeu, ne pas l’analyser, le suivre sans se poser de questions. 

À l’écran, Louis de Funès est une boule d’énergie, un personnage de cartoon capable d'étirer son nez à l'infini: "Quand il jouait, il n’était pas réservé. Il allait à fond. C’était extrêmement étonnant", témoigne Serge Korber, qui l’a dirigé dans L’Homme orchestre et Sur un arbre perché. Avant de jouer, au théâtre comme au cinéma, Louis de Funès faisait preuve d’une grande concentration, ne s’autorisant dans la journée aucune distraction pour se maintenir dans le bon état d’esprit. "Il se mettait en condition. Sur le plateau, il s’échauffait comme un danseur", se souvient Christine Dejoux.

Entre les prises, il aimait aussi endosser la personnalité de ses personnages pour "faire ses gammes" et amuser l'équipe. Pince-sans-rire, voire "coquin" selon Sylvie Lancrenon, "il aimait faire rire et surprendre". "Fufu", comme on le surnommait, appréciait tout particulièrement une blague, qu'il réservait aux jeunes comédiens: "C'est bien ce que vous faites. C’est dommage, parce que ce sera coupé au montage!"

Louis de Funès connaissait les rumeurs qui circulaient sur lui et s’en amusait ouvertement - d'autant plus facilement qu'elles étaient le plus souvent fausses! Il avait bien sûr un droit de regard sur ses films et il y a eu quelques accrochages, notamment avec Gérard Oury, à qui il fit une grève de grimaces sur le tournage de Rabbi Jacob, mais c'était comme dans les films: de Funès n'est jamais réellement le personnage tyrannique ou raciste qu'il joue - il nous tend au contraire un miroir de nos propres défauts et de nos propres vices. Tel un caricaturiste, il offre à travers ses rôles un condensé des pires tares de la société et montre comment les affronter.

"C'était aussi un poète"

Voir un film de Louis de Funès, ce n’est pas seulement redécouvrir un génie burlesque à l’état pur, c’est aussi une leçon d’humanité d’un comédien si sincère dans son jeu qu’il parvient à nous faire oublier l’horreur du monde qui nous entoure. Il suffit pour cela de se remémorer les moments de calme dans son jeu d'ordinaire si nerveux, de cette tendresse inouïe qu'il déploie lorsque, par exemple, il susurre à Claude Gensac ces simple mots: "Ma biche".

"Si on regarde bien ses films il y a des tas de moments calmes d’une grande tendresse et d’une grande poésie, des adagios au milieu des staccatos. Il était musicien et on le sent dans son jeu. Tout d’un coup, il s’apaisait. Ce sont des longs traits de violon", commente Pierre Aussedat. "C’est pour cette raison qu'il est passé à la postérité. Il ne pouvait pas avoir cette force s’il n’avait été qu'excité. C’était aussi un poète."

Une fois les caméras éteintes, le poète redevenait un monsieur "très effacé", un "petit bonhomme rangé, style petit fonctionnaire", précise Serge Korber. Ses angoisses reprenaient le dessus. Il ressentait à nouveau les pressions liées au box-office, dont il a été le roi pendant près de vingt ans. À l'image de Chance Jardinier (Peter Sellers) dans Bienvenue Mr. Chance, il était un prophète des temps modernes, guérisseur d'une société dont il était aussi le révélateur des contradictions. 

Jérôme Lachasse