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Marjane Satrapi: "Marie Curie est féministe par le fait, pas par la parole"

Marjane Satrapi à Rome à 2012

Marjane Satrapi à Rome à 2012 - Tiziana Fabi - AFP

La réalisatrice de Persepolis revient au cinéma avec un biopic sur Marie Curie. Elle en raconte la genèse et évoque le féminisme, son obsession de la mort et l'exil.

Après deux adaptations de BD (Persepolis et Poulet aux prunes), un road-movie décapant (La Bande des Jotas) et une comédie surréaliste (The Voices), Marjane Satrapi est de retour au cinéma. La dessinatrice et réalisatrice franco-iranienne s'attaque à Marie Curie.

Porté par Rosamund Pike et Sam Riley, Radioactive raconte les recherches de Pierre et Marie Curie sur la radioactivité, à la fin du XIXe siècle. A l'occasion de sa sortie, ce mercredi 11 mars, Marjane Satrapi raconte la genèse de son nouveau film et évoque l'importance de la figure de Marie Curie, le succès de Persepolis, son obsession de la mort et son envie de se remettre sans cesse en question.

Qu'est-ce qui vous a poussé à réaliser un biopic sur Marie Curie?

Marie Curie a toujours été une figure importante pour moi. Ma mère, qui voulait que je devienne une femme indépendante, m'a toujours élevée dans le culte de Marie Curie (et de Simone de Beauvoir). Mon agent m'a envoyé le scénario. C'est son titre qui d'abord m'a interpellée: Radioactive. J'ai lu le scénario. Il parlait de tout ce que j'aime: d'une histoire d'amour extraordinaire et tragique, de deux domaines qui m'intéressent beaucoup, la chimie et la physique, de l'éthique scientifique, de ce que l'on découvre avec la science, du parcours d'une femme qui doit s'imposer... J'ai lu plusieurs fois le scénario et des images ont commencé à me venir - ce qui est très rare. J'ai su alors que je devais faire le film.

Quelles étaient ces images? 

Ce que vous avez dans le film! Elles viennent par bribes. Quand je reçois un scénario, après trois ou quatre lectures, je m'allonge et il faut que je puisse visionner quelque chose dans ma tête. Ce n'est pas très défini, mais c'est mon premier instinct. C'est souvent celui que je garde. J'ai toujours travaillé ainsi. Même pour le dessin. Je m'asseyais, je le visionnais dans ma tête et après je le faisais. Pendant très longtemps, j'ai eu l'air distraite comme ça. Une fois que je vois, je peux le faire. C'est dans ma tête que ça se passe. Je ne le fais évidemment pas sur le tournage. Les gens ne peuvent pas attendre que je regarde le mur blanc en ayant l'air con! 

Le film raconte la vie de Marie Curie et dans des flashforwards les conséquences, positives ou négatives, de ses découvertes...

Oui. Le scénario mettait au début en parallèle madame Curie et la bombe atomique à Hiroshima - ce à quoi je ne crois pas. J'ai donc décidé de déplacer cette scène au moment où Pierre Curie fait son discours [du Nobel]. Là, ça tombe à bon escient, parce qu'il est en train de dire qu'il a peur que cette catastrophe arrive. Et 41 ans après ce discours, elle arrive. Quand ils ont découvert la radioactivité, la première chose à laquelle ils ont pensé, c'était comment guérir le cancer. Aujourd'hui, on guérit le cancer avec la radioactivité artificielle découverte par leur fille Irène Curie.

Le succès des Curie était fou. Leur découverte a donné lieu à des produits dérivés!

Il y a des maillots de bain bombe atomique, des gâteaux bombe atomique. Il y a eu une comédie musicale à Broadway, Pif Paf Pouf, des corsets pour maigrir - je ne sais pas comment la radioactivité peut faire maigrir! Tout ça existe. Rien n'a été inventé. Il y avait même un monsieur dans le Jura qui s'appelait Curie et qui n'avait rien à avoir avec la famille Curie. On lui avait acheté son nom pour mettre en vente les produits du docteur Curie. 

La radioactivité est invisible, mais elle apparaît vert turquoise dans le film... 

Il fallait que je rende visible l'invisible. Ce beau vert turquoise que vous voyez dans le film était beaucoup utilisé dans les affiches de l'époque pour la poudre Tho-Radia qui devait rendre beau grâce à la radioactivité. Je me suis beaucoup inspirée des archives. J'aime certains verts, mais pas tous. Je n'aime pas le vert caca d'oie, le kaki. Comme mon premier boulot est d'être peintre, il y a des couleurs que je déteste, comme le violet. Je ne peux pas. Ça heurte ma sensibilité. Je n'aime pas trop le jaune aussi. 
Rosamund Pike dans Radioactive
Rosamund Pike dans Radioactive © Copyright StudioCanal

Pourquoi faites-vous dire à Marie Curie: "Je ne veux pas être forte, je veux être faible" et "J'ai plus souffert du manque de ressources que d'être une femme"?

La deuxième phrase, c'est la petite-fille de madame Curie, Hélène Langevin-Joliot, qui m'a demandé de la mettre dans le film. Il y une lettre de madame Curie à Irène où elle a écrit exactement cela. Marie Curie n'a jamais fait partie d'aucun mouvement féministe. Si le féminisme, c'est l'égalité des hommes et des femmes, je pense que la question ne se posait pas pour elle: elle était égale et même nettement supérieure la majorité du temps. Elle est féministe par le fait, pas par la parole. Je ne voulais pas faire de Marie Curie une figure de ce qu'elle n'a pas été. C'est pour ça que je n'ai pas pris une actrice qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Je ne voulais pas la singer, mais célébrer un esprit et présenter un être humain avec aussi ses défauts. 

Et la première réplique?

C'était dans le scénario. Je ne suis pas hyper fan de cette phrase, pour vous dire la vérité. Moi, je veux tout le temps être forte. J'ai trouvé ça étrange. Mais je me suis dit que dans un moment où vous vous sentez hyper faible, vous pouvez dire des conneries. C'est bien qu'elle puisse dire aussi une connerie. 

Radioactive, comme Poulet aux prunes, parle du rapport à la mort. Vous êtes obsédée par la mort?

Qui ne l'est pas? Comment pouvez-vous réfléchir et ne pas être obsédé par la mort? C'est impossible! On me dit souvent que j'ai mes livres, mes films… mais qu'est-ce que je m'en fous?! Moi, je veux être éternelle en ne mourant pas! Pas avec mes livres! Quand je suis morte, tout ça je m'en fous! Je m'en fous de cette idée de l'immortalité par l'œuvre! Je suis obligée de travailler tout le temps pour ne pas être angoissée.

Vous n'avez cessé de vous renouveler. Après Persepolis et Poulet aux prunes, vous avez sorti un road movie fauché, La Bande des Jotas.

Persepolis et Poulet aux prunes ont créé l'image d'une femme qui parle d'Iran. Mais j'ai vécu bien plus de la moitié de ma vie en dehors de mon pays! J'y ai vécu jusqu'à mes 19 ans. Donc il y a d'autres choses qui m'intéressent! Il fallait que je casse cette image, quitte à me recevoir des seaux de merde sur la tête! Il fallait que je fasse table rase. On allait partir en vacances - je n'aime pas ça, parce que je m'emmerde - et j'ai eu l'idée de faire un film improvisé. On a imaginé l'histoire dans l’avion. C'est un petit film tout pourri, mais j'avais besoin que ça sorte - ne serait-ce que pour moi. De temps en temps, c'est bien de faire des choses avec rien, juste pour ne pas oublier pourquoi on fait des choses. Parfois, je fais des dessins que je ne montre à personne ou j'écris des textes que je brûle. C'est important de créer juste pour votre plaisir. 
Persepolis
Persepolis © Copyright Diaphana Films

Quel regard avez-vous maintenant sur PersepolisI

C'est derrière moi. Je ne vais pas renier ce que j'ai fait. C'était vital. Il fallait que je raconte cette histoire. C'était très difficile pour moi d'entendre des âneries et de ne pas répondre. Avec ce livre, je me suis exprimée une fois et pour toutes. Ça fait vingt ans que je ne suis pas rentrée dans mon pays. J'ai un rapport sentimental, émotionnel, basé sur la nostalgie. Je n'ai plus ce regard analytique. C'est pour ça que je n'en parle pas. Le sentimentalisme et l'émotion sont les armes des fanatiques. Pour analyser, il faut avoir du recul. Je n'en parle pas parce que cet avis sentimental peut faire beaucoup plus de mal que de bien. Ça ne m'intéresse pas d'aller à la télé pour être un personnage public. Je suis ce qui s'y passe, mais je garde pour moi mon analyse.

Vous avez pensé à ce sentiment en réalisant Radioactive? Marie Curie aussi était une exilée.. 

Je peux la comprendre, absolument. C'est marrant. On est arrivée au même âge en France. On avait 24 ans. On parlait toutes les deux français avant de venir en France. On est parties toutes les deux parce que ce qu'on ne pouvait pas faire dans notre propre pays était possible à Paris. 

Quelle est la suite?

Je prépare ma prochaine exposition de peinture, qui est prévue pour le 8 octobre à la galerie Françoise Livinec. Une fois que j'ai fait un film, que j'ai trop vu les gens, que j'en ai marre, je me retrouve toute seule dans mon atelier. Je ne dois rendre de compte à personne, je fais ce que j'ai envie de faire et c'est bien. Une fois que j'ai assez peint, j'ai besoin de revoir des gens. Comme ça, ça s'équilibre…

Et après vous repartez pour un film…

On verra. Je n'ai jamais pensé que je ferais des films! Je ne pensais pas non plus que je ferais de la bande dessinée! Je n'ai pas de plan. 
Jérôme Lachasse