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Lucien Jean-Baptiste: "Quand on me disait 'bamboula', je donnais des coups de poing"

Aïssa Maïga et Lucien Jean-Baptiste

Aïssa Maïga et Lucien Jean-Baptiste - UGC Distribution

ENTRETIEN - Lucien Jean-Baptiste et Aïssa Maïga dévoilent les coulisses de leur nouvelle comédie Il a déjà tes yeux, en salles mercredi 19 janvier.

Un an à peine après Dieumerci!, Lucien Jean-Baptiste revient avec une nouvelle comédie: Il a déjà tes yeux. Pour sa quatrième réalisation, il a réuni Aïssa Maïga, Zabou Breitman, Vincent Elbaz et Marie-Philomène Nga pour raconter l'histoire d'un couple noir (Lucien Jean-Baptiste et Aïssa Maïga) qui adopte Benjamin, petit garçon blanc. 

Lucien Jean-Baptiste et Aïssa Maïga ont accepté de répondre aux questions de BFMTV.com. Après avoir présenté dans toute la France Il a déjà tes yeux, ils sont fatigués, mais heureux d'évoquer ce film qui "fait du bien aux gens".

Vous présentez Il a déjà tes yeux depuis quelques semaines dans toute la France. Comme cela se passe-t-il dans les salles?

Lucien Jean-Baptiste: Je ne vous cache pas que c’est impressionnant. On a l’impression que ce film arrive au bon moment. Je ne sais pas si c’est le fait d’être dans une période pré-électorale, où les gens se posent des questions sur leur avenir. Ce n’est pas tant que le film leur apporte une réponse, mais il leur donne des pistes de réflexion. On a plus de "merci" que de "bravo". Le film leur fait du bien.
Aïssa Maïga: On peut aborder des questions liées à l’identité, à l'acceptation de l’autre … L. J.-B.: … à l’immigration, à la famille, à l’homosexualité … A.M.: … de façon apaisée. Sans hystérie. Et avec une forme humoristique, qui permet d’aller au coeur des tabous tout en rassemblant, en faisant réfléchir. L. J.-B.: On aborde les mêmes problèmes que certains politiques ou analystes sans jouer avec la peur. On n’est pas dans la division. On se dit: 'essayons de les régler ensemble au lieu d’être chacun dans son petit coin'.

C’est un film qui aurait pu être très cynique. Il est au contraire très généreux, léger tout en traitant un sujet assez lourd. Comment maintenez-vous cet équilibre, à la fois dans la mise en scène et dans l’interprétation?

L. J.-B.: J’essaie de réaliser des films qui me ressemblent. J’ai aussi envie de parler de ce sujet calmement. Cette histoire de différence ne m’accompagne pas depuis trois jours, mais depuis que je suis gamin. Elle m’interpelle, m’interroge, me pose parfois problème et en même temps m’amuse. Peut-être qu’il y a vingt ans, j’étais plus rebelle, plus énervé et je l’aurais racontée différemment. Pendant longtemps, quand on me disait ‘noiraud’ ou ‘bamboula’, je mettais des coups de poing. Je me suis longtemps battu jusqu’au jour où je me suis dit que je n’allais pas me battre toute ma vie. Physiquement. J’ai la chance de faire du cinéma. Entre guillemets, on est des artistes. Alors, j’essaie de peindre une toile pour dire qu’il y a des problèmes. Très tranquillement.
A.M.: J’ai toute de suite adhéré au scénario, dès la première version que m’a donné à lire Lucien. Ensuite, on a établi un dialogue pendant plusieurs semaines autour de plusieurs questions: ce couple qui s’aime, qui est-il? quels sont les choses qu’il a traversées? sur quoi repose la force de leur amour? Cela fait dix ans qu’ils sont ensemble. Ils choisissent d’être heureux. Ils ont des projets. On a exploré tout cela. Et ça permet de donner corps aux personnages. Je n’aime pas les comédies où j’ai le sentiment que l’on se moque des personnages, de ce qui leur arrive. Cela me met toujours mal à l’aise. Les comédies qui me plaisent sont celles où les personnages existent. Réellement. Une fois ce travail fait, une forme de cohérence s’installe. On a tourné beaucoup de scènes de groupe. Il y avait une vraie émulation. C’était génial. Il y avait comme une évidence. Lucien portait tous les personnages en lui. Quand il nous dirigeait, c’était toujours hyper juste. Il arrivait à nous capter.

Pouvez-vous nous parler de vos choix de mise en scène: lorsque Zabou Breitman arrive, on entend un cri de corbeau; il y a beaucoup de couleurs primaires dans les plans.

L. J.-B.: Le son, c’est très important. Si j’avais plus de moyens, je passerai des heures à travailler le son de mes films. Le cri du corbeau (rires), je l’avais déjà utilisé sur La Première étoile [son premier film, sorti en 2009, ndlr] dès que Madame Morgeot (Bernadette Lafont), la méchante, arrivait. C’est un effet de base de cinéma que j’ai accentué parce qu’on est dans une comédie. Dans Il a déjà tes yeux, j’ai fait de Zabou, la méchante, un personnage de conte. Dès qu’elle arrive, il y a des références à L’Exorciste, aux Dents de la mer [il imite la musique de John Williams puis part dans un fou rire, ndlr]. Ce n’est pas gratuit: c’est le point de vue des adoptants quand ils ont un contrôle. Ce n’est pas vraiment un contrôle: c’est l’assistante sociale qui vient t’aider. Mais lors des projections, les adoptants nous l’ont dit: quand il y a la visite de l’assistante sociale, ils ont peur qu’on leur retire le gamin ou qu’on les juge mal. Je me suis amusé avec cela. Mais, il faut le dire: les personnes qui travaillent dans les services sociaux - et surtout en France - sont là pour aider les parents.

Et pour les couleurs primaires?

L. J.-B.: Je voulais que ce soit comme un livre d’enfants, où les pages sont toujours très colorées. Normalement on fait cela à l'étalonnage, mais dès le tournage j’ai demandé au chef opérateur de mettre des couleurs primaires, des aplats pour les travailler, augmenter l’intensité d’un rouge, d’un jaune… On s’est réuni en amont avec le costume, la déco et le chef op’ pour que tout cela se fasse en harmonie. C’est la première fois que j’ai travaillé ainsi.
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Aïssa Maïga, vous avez participé à l’écriture de certains dialogues…

A.M.: Le scénario était vraiment bien écrit. Je suis allée puiser dans mon histoire personnelle, dans les choses que j’ai pu entendre au sein de ma famille. C’est une discussion. Lucien en fait ce qu’il veut. Là où j’ai pu agir un peu plus concrètement, c’est sur le personnage de Sali, lorsqu’on lui enlève son enfant. La scène était beaucoup plus longue à l’origine. Il y avait beaucoup d’explications. Je trouvais que ce n’était pas nécessaire et que c’était casse-gueule. J’ai proposé une nouvelle scène, plus courte, avec des détails plus concrets. Il y a eu d’autres exemples comme ça, mais je ne dirai pas que j’ai réécrit le scénario.

Il y a eu beaucoup d’improvisation?

A.M.: Peu. Certaines scènes avec Zabou oui, comme celle où elle nous rend visite et où elle parle de la famille. On pouvait adapter le texte pour être plus à l’aise, mais ce n’était pas de l’impro.

Comment s’est déroulée la collaboration avec Marie-Philomène Nga, qui joue la belle-mère?

A.M.: Elle est extraordinaire.
L. J.-B.: Aïssa m’a parlé d’elle. Je l’ai reçue puis j’ai organisé un casting. C’est une superbe artiste, une grande chanteuse. Elle connaît ce genre de femme. Elle a pris ce rôle à bras-le-corps et avec sincérité. C’est bien de faire son show, mais il faut prendre les autres en compte aussi. C’est ce qu’elle a fait divinement bien. Et elle a pris des risques. On peut se dire qu’elle joue un cliché. Mais non! C’est une nature, une énergie. Elle a fait ça avec une maestria incroyable.
Jérôme Lachasse