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Bobby, le studio français qui veut révolutionner l'animation adulte

"Les Kassos", saison 5. Une des séries les plus connues des studios Bobby

"Les Kassos", saison 5. Une des séries les plus connues des studios Bobby - Bobby Prod

Ce studio parisien, à l'origine de programmes à succès comme Les Kassos, cherche désormais à produire des séries longues et des films, pour conquérir un public plus large et démocratiser l'animation adulte.

En France, l'animation destinée à un public adulte a toujours autant de mal à s’implanter. C'est pourtant en France que se trouve Bobby, l’unique studio en Europe entièrement consacré à ce secteur du 7e Art en pleine expansion, connu pour leurs séries irrévérencieuses Les Kassos et Peepoodo.

Installé dans l’est parisien, ce studio réunit des dizaines de passionnés bouillonnant d’idées destinées à révolutionner l'animation adulte. "J’ai conscience que notre place est très privilégiée. Je ne pensais pas que ce serait possible de développer nos projets les plus fous, tout en permettant à d’autres de réaliser les leurs", confie Balak, le directeur artistique du studio. "Il y a ici une liberté de ton qui commence à être revendiquée et connue", précise de son côté Alexis Beaumont, l’autre directeur artistique de Bobby.

Les deux hommes travaillent à plein temps depuis 2017 dans ce lieu fondé en 2008 par le producteur David Alric, l’homme derrière Les Kassos (plus de 500 millions de vues cumulées, la cinquième saison arrive sur Canal+ le 29 mars) et Monsieur Flap (plus de 12 millions de vues cumulées). L’arrivée, l’année dernière, sur Netflix de deux autres productions Bobby - Crisis Jung et Vermin - leur a permis de davantage se faire connaître du grand public.

Bobby, qui se divise en deux branches, Bobbypills (films et séries longues, destinées à l'international) et Bobby Prod (séries courtes destinées à la France), veut tordre le cou aux idées reçues sur l’animation adulte. "Les gens ont l’impression que c’est toujours la même chose, que ça parle uniquement de pipi, de caca et de bite, mais c’est vrai sans être vrai", commente Balak. "Aux Etats-Unis, c’est très codifié. On ne montre pas le cul, ou alors c’est très, très mal dessiné. C’est assez pudique, ou alors très potache, mais jamais excitant, avec l’idée que l’animation adulte doit forcément être une comédie et un succédané de Family Guy."

"Des choses bêtes avec beaucoup de sérieux"

Le co-créateur de Lastman défend avec ses camarades une animation adulte régressive et sexy, avec une mise en scène efficace et soignée. Soit le remède parfait pour traverser cette période difficile: "On essaye de faire des choses extrêmement bêtes avec beaucoup de sérieux", résume-t-il. "Quand on parle de cul, on dessine de vraies bites où on a pris du temps et de l’amour pour bien les dessiner. Quand on fait des explosions de caca, c’est du vrai caca bien dessiné. Si on met énormément d’énergie à montrer ces choses-là, peut-être qu’on arrive à quelque chose de plus intéressant que juste dire 'prout'."

Bobby souhaite mêler l’efficacité de l’animation américaine et japonaise, à l'humour graveleux de Fluide Glacial: "On est un peu des héritiers de Gotlib, Alexis, Coyote, ces grands dessinateurs de BD qui nous ont excités quand on était gamin", acquiesce Alexis Beaumont. Leur série la plus folle, et la plus libre, est de ce point de vue Peepoodo, qui "explore sans tabou la sexualité sous toutes ses formes". Avec plus 15 millions de vues, son succès a été mondial, de la France aux Etats-Unis, en passant par le Japon.

"Peepoodo est né d’une mauvaise idée - ou plutôt des contraintes de production de l’époque: faire une série sans argent", détaille Balak, qui y a vu l’opportunité de pasticher les cartoons pour enfants à bas coût, comme Peppa Pig: "Avec Peepoodo, il y a ce plaisir simple de s’emparer d'un truc qui vient de l’enfance et de le salir." "Quand on travaille dans l’animation, il y a toujours ce besoin, parce qu’on ne voit que des trucs pour enfants", renchérit Alexis Beaumont. "Les animateurs qui viennent travailler chez nous sont très contents de pouvoir enfin s’exprimer pour une cible qui leur ressemble - ce qui est rarement le cas quand on fait de l’animation", complète David Alric.

Les productions Bobby: "Jim Queen" (projet), "Crisis Jung" (sur Netflix), Princess Apocalypse (projet), "Peepoodoo", "Sick World" (projet) et "Vermin"
Les productions Bobby: "Jim Queen" (projet), "Crisis Jung" (sur Netflix), Princess Apocalypse (projet), "Peepoodoo", "Sick World" (projet) et "Vermin" © © Bobbypills

La deuxième saison, financée à hauteur de presque 500.000 euros par 7.780 contributeurs sur le site Kickstarter, sera disponible gratuitement début avril sur un site dédié. Ces épisodes inédits entièrement financés par les fans sont "une grosse responsabilité" et témoignent de leur "confiance absolue", note David Alric, qui se demande si l'avenir de l’animation adulte ne réside pas en partie dans les séries préachetées par le public.

Produire de l’animation adulte reste un chemin de croix, rappelle David Alric: "Ce n’était pas un choix économique forcément évident, le marché n'étant pas le plus florissant, ni même vraiment existant, mais c'est un choix qui a forgé l’ADN du studio". Si leurs productions durent en moyenne entre cinq et sept minutes, les budgets restent très élevés. Il faut compter entre 15 et 20.000 euros la minute pour une série à l’animation limitée, et au-delà de 25.000 pour un programme plus gourmand en animation.

Bobby rêve de produire des épisodes plus longs de 20-26 minutes, mais a dû calmer ses ardeurs face à la frilosité du marché: "En 2019, on est parti avec l’idée de développer quatre séries et des longs métrages d’animation, puis on s’est confronté au marché et on a vu qu’on ne rentrait dans aucune case", explique David Alric. "L’année dernière, on s’est dit qu’il fallait arrêter de forcer et qu’on allait écouter le marché. On s’est rapprochés des diffuseurs, en leur demandant ce qu’ils voulaient."

Si les interlocuteurs classiques (France TV, Canal+) sont effrayés par ces productions irrévérencieuses, des commandes pour des éditeurs de BD et de jeux vidéo devraient voir le jour prochainement. Bobby s'est aussi rapproché de plateformes de streaming internationales, dont l'identité ne peut pas encore être révélée. "Bobby est à une étape charnière. On est en train de signer des choses qui sont très intéressantes. En 2021, on devrait avoir un carnet de commandes avec une belle gueule", confirme David Alric, sans révéler la teneur de ces projets qui seront doublés en langue anglaise.

Premiers visuels de "Charmante", film d'horreur d'animation imaginé par Balak
Premiers visuels de "Charmante", film d'horreur d'animation imaginé par Balak © © Bobbypills

La première phase de la conquête du monde par Bobby a démarré: Les Kassos sera bientôt disponible dans le monde hispanophone, sur YouTube et Facebook. Une première pour une série française. Une belle réussite pour une aventure qui a failli s'arrêter il y a dix ans. Bobby Prod allait mettre la clef sous la porte lorsqu'ils ont eu l’idée de s’emparer d’une série pour enfants et d’en faire un programme pour adultes. C'est ainsi qu'est née Les Kassos, dont le succès ne se dément pas depuis.

"C’est à ce moment-là qu’on a vu que quelque chose était faisable", se souvient David Alric. "Canal+ nous a donné de quoi faire la première saison. On a eu ensuite un deuxième coup de chance: Canal se lançait sur YouTube. On a vu que Les Kassos pouvait faire des audiences. À partir de la deuxième, ça a explosé, les vidéos ont commencé à faire des millions de vues."

Puis est venu le succès de Monsieur Flap, qui raconte "l'histoire d'un homme avec une tête de cul qui tombe amoureux". Bobby est alors repéré par la plateforme Blackpills, qui leur permet de financer un nouveau studio Bobbypills, et d’embaucher une petite dizaine de personnes en CDI. Suivent trois séries, Peepoodo, Crisis Jung et Vermin, avant la fermeture de la plateforme SVOD Blackpills. Bobbypills a depuis repris son autonomie, et développé des séries et des films qui devaient faire beaucoup parler d'elles. "Notre but, chez Bobby, c’est de faire des œuvres populaires", insiste Balak. Le dessinateur planche actuellement sur Charmante, un film d'animation d’horreur réalisé dans le style Disney:

"Ce projet répond à une envie de prouver quelque chose avec l’animation et de jouer avec la manière dont elle est perçue par le grand public, en lui faisant vraiment peur. On veut que ça sorte de l’ordinaire, et que les gens regardent Charmante même s'ils ne l’auraient pas fait en temps normal, parce que ça leur procure des émotions qu’ils ne soupçonnaient pas. On a aussi envie de se prouver à nous-même que c’est possible, car il n’existe pas de long-métrage d’horreur d’animation."

Bobby ne manque pas d’idées en la matière. Alexis Beaumont travaille avec Estelle Charrié sur Nymphopolis, une ambitieuse série féministe inspirée par la SF des années 80/90, et dont les premières images viennent d’être dévoilées. "La série suit un personnage féminin assez fragile dans un monde très dur. J’utilise le symbole très fort de la nymphe dans la mythologie grecque pour parler de cette naïveté qui est souvent vue comme quelque chose de négatif dans notre société", explique la réalisatrice.

Bobby prépare aussi Sick World, une série d’Alexis Beaumont autour du cancer, Jim Queen, un film de l'animateur Pouiky sur la communauté gay, et Princess Apocalypse, une série de Balak sur une alien conductrice de VTC de l’espace. Le règne de Bobby ne fait que commencer.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV