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TOUT COMPRENDRE - Pourquoi des manifestations historiques secouent la Biélorussie depuis 10 jours

Manifestation à Minsk.

Manifestation à Minsk. - Sergei Gapon

Depuis bientôt dix jours, les usines et les rues biélorusses bruissent d'inhabituelles clameurs politiques, réclamant le départ de l'inamovible Alexandre Loukachenko.

Depuis 26 ans, la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko est sans doute ce qui se rapproche le plus du système soviétique. Le pays, "dernière dictature d'Europe" selon la formule consacrée, bénéficie d'un ensemble de protections et d'amortisseurs sociaux, contrebalancé par la violence et la rigidité de son autocratie. À ces éléments, s'en ajoute un troisième, presque Brejnevien: la sclérose et la corruption qui gangrènent l'État.

C'est ce cocktail qui tourne aigre depuis le 9 août et la réélection très contestée d'Alexandre Loukachenko à la tête de la République. De nombreux citoyens manifestent et se mobilisent depuis ce scrutin dont ils affirment qu'il est perclus de fraudes massives.

· Quelle est l'origine de la crise?

C'est dès le soir du 9 août que la crise s'ouvre. Alexandre Loukachenko remporte la présidentielle avec un roboratif 83% des voix contre 10% environ dévolus à sa rivale Svetlana Tsikhanovskaïa, succès qui lui permet en principe de décrocher un nouveau mandat de cinq ans, le sixième.

Mais cette victoire par K.O. ne convainc pas tout le monde. À vrai dire, elle laisse même largement incrédule la population biélorusse au sein de laquelle de nombreux citoyens dénoncent les fraudes massives dans les bureaux de vote, seules à même d'avoir assuré un tel score.

Commence alors un cycle de contestation protéiforme. Tandis que des barricades se sont sporadiquement dressées dans les artères de la capitale, Minsk, les manifestants ont multiplié les moyens d'action, listés ici par Le Monde: outre les rassemblements et les manifestations, avec même au passage quelques défilés en bleu de travail, on a vu la naissance de chaînes humaines, d'opérations escargot sur les routes. En face, les forces de l'ordre, en nombre, ont souvent répliqué avec la brutalité des régimes aux abois.

Dimanche, l'opposition s'est rassemblée pour marcher dans les rues de Minsk. Lundi, un appel à la grève a touché plusieurs pans du monde du travail dont les usines mais aussi deux groupes de la télévision publique.

Alexandre Loukachenko conserve le pouvoir, de plus en plus étroitement, depuis 26 ans. Mais, malgré cet exercice prolongé du pouvoir, sa biographie demeure obscure hors des frontières de son pays.

Dans ce portrait publié par Le Point en 2010, on rappelle qu'il est né en 1954 d'une paysanne et de père inconnu. Celui qui inaugura sa carrière politique en devenant député au Conseil suprême de la république socialiste de Biélorussie en 1990 fut aussi directeur d'un sovkhoze - l'un des types de fermes étatiques de l'URSS. En 1993, après la chute du communisme, il préside une commission parlementaire anti-corruption et fait de ce combat sa plateforme pour s'adjuger une première fois la présidentielle en 1994.

Il apparaît que sa politique sociale, qui tranche avec la loi de la jungle qui succède au communisme dans la plupart des républiques soviétiques, lui a longtemps valu une certaine popularité, emportée depuis longtemps par l'usure du pouvoir.

· Que réclament les manifestants?

Les revendications des manifestants sont toujours les mêmes, comme l'a relevé ici l'Agence France Presse: la convocation d'une nouvelle élection présidentielle, ou à tout le moins le recomptage des bulletins, la fin de la répression, l'arrestation et le déferrement des cadres de celle-ci, la libération des prisonniers politiques.

Le propre mari de Svetlana Tsikhanovskaïa, le blogueur Sergueï Tsikhanovski, se trouve actuellement en cellule pour avoir trop vertement critiqué le pouvoir en place: la rivale de Loukachenko s'est quant à elle réfugiée chez le voisin lithuanien après la présidentielle.

Les réclamations des manifestants sont assorties d'un préalable: le départ d'Alexandre Loukachenko. Celui-ci, qui refuse de se claquemurer dans les bâtiments officiels, a visité une fabrique d'Etat de tracteurs, l'entreprise MZKT, comme l'a remarqué ici Ouest France. Sur place, il a été interpellé par des ouvriers, réclamant à corps et à crise qu'il débarrasse la scène politique.

"Nous avons déjà tenu une élection. Sauf si vous me tuez, il n’y en aura pas d’autre !" a-t-il d'abord plastronné.

Cependant, il s'est radouci plus tard, laissant même entrevoir un repli dans l'ordre... conditionné à la rédaction d'une nouvelle Constitution: "Soumettons-la par référendum, adoptons la Constitution et je vous transmettrai le pouvoir", a-t-il lancé, selon la traduction de l'AFP.

· Pourquoi le drapeau blanc et rouge est-il un symbole des opposants?

L'une des premières décisions de Loukachenko au moment de son accession au sommet de l'Etat au milieu des années 1990 fut de remplacer le drapeau blanc et rouge, repris par sa nation émancipée du joug de l'URSS, pour en revenir au vert et rouge de l'époque soviétique. Il se contente seulement de faire sauter la faucille et le marteau de cette bannière bien connue.

Depuis lors, la bande rouge au milieu du blanc, où gît parfois l'image d'un chevalier à cheval, est associée à l'opposition biélorusse. Il faut dire, à la suite de cet article de France Culture qui a retracé l'histoire des couleurs locales, que ce drapeau avait d'abord été celui de la République populaire du Bélarus. Une éphémère expérience démocratique proclamée le 25 mars 1918, après que la Russie nouvellement bolchévique a rempli sa promesse de signer la paix avec les Allemands même au prix de la défaite, et achevée le 5 janvier 1919, lorsque les Bolchéviks y mettent le holà.

À la même époque, le "Bélarus" indépendant, formé à partir de la langue des autochtones, était devenu "Biélorussie", jonction de "Biélo" ("blanc", en russe) et "Rossia" ("Russie", dans le même idiome), comme le souligne également la radio publique.

Faire descendre dans la rue ce drapeau perdu revient donc à prendre fait et cause pour l'opposition, et ressusciter une histoire vite interrompue mais génératrice de nostalgie.

· Quelle est l'attitude de la Russie?

Aucun dirigeant n'aurait pu s'imposer à la tête de la Biélorussie sans l'aval et la bienveillance de son puissant voisin. Aussi, Alexandre Loukachenko est-il sur le papier "l'homme de la Russie". Cependant, tant le profil du personnage que son attitude récente complexifient amplement ce tableau.

Tout d'abord, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a refusé d'immerger complètement son pays dans l'Union économique eurasiatique (composée de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, de l'Arménie). De surcroît, le projet d'une russe de confédération avec la Biélorussie, voulue par Moscou qui a lancé les tractations dès 1997, ne cesse de pâtiner, en raison des réticences d'Alexandre Loukachenko, illustrées notamment par La Croix. Ce dernier, d'ailleurs, n'a jamais coupé les ponts avec l'Union européenne.

Les relations entretenues par Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine, jusqu'ici coulées sur le mode du mariage de raison, traversent régulièrement des mauvaises passes. Mais le Kremlin suit l'affaire en cours avec attention bien entendu et ménage pour l'heure une certaine ambiguïté. Alexandre Loukachenko a d'ailleurs appelé son homologue samedi. A l''issue de ce coup de fil, il a déclaré à l'agence biélorusse Belta, comme l'a rapporté 20 Minutes: "Nous nous sommes entendus avec Vladimir Poutine: dès notre première demande, une aide complète sera fournie par la Russie pour assurer la sécurité du Bélarus".

· Quelles sont les réactions occidentales?

Donald Trump s'est jusqu'à présent borné à une expression d'une pondération qu'on lui connaît pas toujours. Lundi, il a ainsi affirmé suivre la situation de "très près". Les différents partenaires européens sont plus vindicatifs. "L'Union européenne doit continuer de se mobiliser aux côtés des centaines de milliers de Biélorusses qui manifestent pacifiquement pour le respect de leurs droits, de leur liberté et de leur souveraineté", a tweeté dimanche Emmanuel Macron.

Le président du Conseil européen, le Belge Charles Michel, a durci le ton dimanche sur le même réseau social: "Le peuple du Bélarus a le droit de décider de son avenir et d'élire librement ses dirigeants. Les violences contre les manifestants sont inacceptables et ne peuvent être tolérées".

D'ailleurs, après que l'Union européenne s'est entendue vendredi sur le principe de sanctions contre les responsables de la répression, une réunion des 27 par visioconférence a été annoncée pour ce mercredi.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV