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Réfugié face à Facebook: la justice allemande doit trancher

Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun vont au tribunal de Wurtzbourg (centre) le 6 février 2017

Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun vont au tribunal de Wurtzbourg (centre) le 6 février 2017 - THOMAS KIENZLE, AFP/Archives

La justice allemande a débouté un réfugié syrien opposé à Facebook, à qui il demandait de censurer les détournements faits de son "selfie" avec Angela Merkel.

La justice allemande a débouté mardi un réfugié syrien de 19 ans qui voulait obliger Facebook à censurer les multiples détournements de son "selfie" avec la chancelière Angela Merkel, l'impliquant dans des attentats ou des faits-divers.

Le tribunal de Wurtzbourg (centre) a annoncé avoir rejeté cette "requête en injonction", si bien que le jeune homme devra continuer à signaler lui même au réseau social chaque cliché insultant ou diffamatoire, sans contraindre Facebook à filtrer directement 

Anas Modamani, 19 ans, voulait que la cour ordonne à Facebook Ireland Limited, filiale européenne du groupe, d'empêcher la diffusion de ces photos "qui l'associent à des infractions pénales ou des attaques terroristes".

Le jeune homme avait pris en septembre 2015 un "selfie" avec la chancelière venue visiter un centre pour réfugiés de Berlin. Le cliché avait alors fait le tour du monde, symbolisant la main tendue par l'Allemagne aux centaines de milliers de personnes fuyant guerre et misère, au plus fort de la crise migratoire.

Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun le 6 février 2017 au tribunal de Wurtzbourg (centre)
Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun le 6 février 2017 au tribunal de Wurtzbourg (centre) © Karl-Josef Hildenbrand, dpa/AFP/Archives

Le selfie détourné à de multiples reprises

L'histoire aurait pu rester un beau souvenir mais elle a vite mais l'image a été détournée et abondamment utilisée dans des photomontages impliquant à tort le jeune syrien dans des attaques djihadistes ou des faits divers.

Anas Modamani s'est ainsi vu associé aux attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 (32 morts), à l'attaque au camion-bélier de Berlin le 19 décembre (12 morts) et à une tentative de meurtre d'un SDF berlinois par six adolescents demandeurs d'asile la nuit de Noël.

Partagés et commentés sur Facebook, ces contenus s'inscrivent plus largement dans une campagne alimentée par des groupes hostiles à l'islam et aux réfugiés, accusant Angela Merkel d'avoir mis l'Allemagne en danger avec sa politique migratoire alors que le pays a accueilli plus d'un million de candidats à l'asile depuis 2015.

Un milliard de nouveau contenu chaque jour

"Cette photo a bouleversé ma vie... Je suis un homme bien", avait déclaré le jeune réfugié syrien avant l'audience du 6 février, se disant "très satisfait" d'avoir déclenché cette procédure. Son avocat, Chan-jo Jun, qui assure avoir vainement demandé à Facebook la suppression des images, considère que la diffusion de ces clichés détournés relèvent "de la diffamation" et de la violation du "droit à l'image". 

De son côté, la défense du réseau social a fait valoir qu'il lui était impossible de repérer tous les détournements étant donné qu'environ "un milliard de nouveaux contenus" apparaissaient quotidiennement dans Facebook. "Il faudrait les rechercher avec une 'machine miracle'. Mais elle n'existe pas encore", avait indiqué à l'audience Me Martin Munz.

"Absurde", a rétorqué Chan-jo Jun, qui souligne que Facebook dispose déjà d'une telle technologie étant donné que le réseau social est en mesure de trouver des contenus pornographiques ou de la musique téléchargée illégalement.

C'est précisément le point qui doit encore être tranché sur le fond, explique le tribunal dans sa décision: la Cour fédérale allemande a déjà estimé qu'un hébergeur pouvait être contraint à une "recherche pro-active" des contenus susceptibles de violer "les droits de la personne", pour peu que ce filtrage "soit techniquement réalisable" sans effort démesuré.

Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun le 6 février 2017 au tribunal de Wurtzbourg (centre)
Anas Modamani et son avocat Chan-jo Jun le 6 février 2017 au tribunal de Wurtzbourg (centre) © Karl-Josef Hildenbrand, dpa/AFP/Archives

Facebook relais de positions racistes

L'affaire constitue une nouvelle offensive en Allemagne contre Facebook, déjà sous le coup d'une enquête pénale pour "incitation à la haine" et pressé par le gouvernement d'agir face aux contenus racistes. Depuis des mois, le réseau social est sous le feu des critiques en Allemagne concernant deux aspects: la propagation de fausses nouvelles, contre laquelle Facebook s'est engagé à lutter plus efficacement, et la diffusion de positions racistes, antisémites et d'appels au meurtre.

Des géants du web, dont Facebook, s'étaient engagés en décembre 2015 à examiner et supprimer dans un délai de 24 heures les commentaires signalés par les utilisateurs qui se répandent en ligne en Allemagne, notamment à la suite de l'afflux de 890.000 migrants cette année-là.

Les autorités jugent toutefois ces efforts insuffisants. Facebook assure faire son possible tout en insistant sur la difficulté de distinguer ce qui est pénalement répréhensible de ce qui relève de la liberté d'expression.

Mi-janvier, le réseau social avait annoncé de nouvelles mesures contre les fausses informations en Allemagne.

Carsten HAUPTMEIER, Wurtzbourg (Allemagne) (AFP), © 2017 AFP