BFMTV

Quand le football devient outil de diplomatie

Les Turcs fêtent leur but contre l'Arménie lors de la rencontre les opposant à l'Arménie.

Les Turcs fêtent leur but contre l'Arménie lors de la rencontre les opposant à l'Arménie. - BULENT KILIC / AFP

Dimanche, en marge de la finale de la Coupe du monde entre la France et la Croatie, Emmanuel Macron s'entretiendra avec Vladimir Poutine. Au cours des dernières décennies, le football a souvent été un instrument aux mains des diplomates.

Sur le terrain moscovite, Antoine Griezmann, Kylian Mbappé et les Bleus affronteront Luka Modric, Ivan Rakitic et leurs coéquipiers croates. Non loin de là, se tiendra un tout autre face à face: l'Elysée a en effet annoncé qu'Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se rencontreraient dimanche en marge de cette finale de coupe du monde. 

Ce n'est pas franchement la première fois que le football devient l'occasion de développer ou de nouer des relations bilatérales. Au cours des dernières décennies, la discipline sportive la plus populaire du monde a même été souvent mise à contribution par les chancelleries. BFMTV.com a dressé une liste (évidemment non-exhaustive) de ces moments où le football a été utilisé pour rapprocher des nations brouillées, ou pour concrétiser les efforts des diplomates, ou, au contraire, s'est trouvé prisonnier des tensions internationales. 

1974: la RDA s'impose face à la RFA

En 1974, la République fédérale d'Allemagne organise la coupe du monde. L'Allemagne est alors double: la RFA (Allemagne de l'ouest) est adossée aux démocraties libérales occidentales, la République démocratique allemande (RDA) est un état communiste, dans l'orbite de l'Union soviétique. Deux ans auparavant, lors des Jeux olympiques, les deux nations s'étaient déjà trouvées aux prises mais le climat autour de ce troisième match de poule, le 22 juin 1974, rend les choses bien particulières. Depuis les olympiades, RDA et RFA ont signé un traité de reconnaissance mutuelle. De plus, l'"ostpolitik" (politique de rapprochement avec le voisin de l'Est) voulue par le chancelier d'Allemagne de l'ouest Willy Brandt touche à son terme. 

C'est à Hambourg que les footballeurs doivent croiser le cuir. Il faut noter, comme le soulignait ici Le Monde, que l'heure n'est cependant pas à la détente pour les joueurs de RDA, chaperonnés et noyautés par la Stasi, la police politique de l'Allemagne de l'Est. Au chapitre du sport, les stars de RFA, Uli Hoeness, Sepp Maier, le capitaine Franz Beckenbauer, sont largement favorites face à de plus obscurs compétiteurs de RDA. C'est pourtant les seconds qui marquent le seul but de la partie par Sparwasser. Yvan Gastaut, maître de conférences à l'UFR STAPS de l'université de Nice, joint par BFMTV.com, souligne que si ce match était "extrêmement emblématique" sur le plan géopolitique, mettant "bien en scène la dimension de guerre froide", il est le fruit du hasard et des caprices du tirage au sort. Ce qui n'interdit pas d'en considérer la teneur diplomatique. "Il y a eu une véritable mobilisation politique et symbolique autour de ce match. C'est un peu comme si on avait aujourd'hui un Corée du Nord-Corée du Sud", poursuit-il. 

Toutefois, il estime qu'il faut nuancer le retentissement du match à l'époque: "En 1974, le football n'avait pas autant de résonance. Et puis, la RDA n'était pas un grand pays de football". 

Une coupe du monde en Asie sur fond de passé colonial

L'euro 2012 a partagé ses rencontres entre la Pologne et l'Ukraine. En 2026, la FIFA divisera ceux de la coupe du monde entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique. Si l'exemple nippo-coréen de 2002 a donc fait école, attribuer à un tandem binational un tournoi international était inédit avant ça. C'est le 31 mai 1996 que le choix de la FIFA de confier l'événement à la fois au Japon et à la Corée du sud six ans plus tard est tombé. "Une coupe du monde co-organisée, ça a longtemps été vu comme impensable. L'idée d'une compétition dans un seul pays parcourt tout le XXe siècle", note Yvan Gastaut. 

Cette désignation bicéphale permettait de contenter "deux pays émergents" du football mondial, complète-t-il, mais "était aussi le signe que donner la coupe du monde à un seul de ces deux pays était trop fort". La débauche de dépenses engagées par les deux pays lors de leur campagne promotionnelle, comme le rappelle ici Libération, a joué dans le processus d'attribution mais ce jugement de Salomon s'explique aussi par le lourd et récent passif entre les deux Etats. De 1905 et 1945, le Japon avait occupé la péninsule coréenne, et soumis une partie des femmes à l'esclavage sexuel. Une coupe du monde à quatre mains s'imposait comme une bonne opportunité de renforcer le dialogue entre ces deux voisins au passé problématique. 

Turquie-Arménie en 2009: illustration et limite de "la diplomatie par le foot"

Le 14 octobre 2009, s'est disputé sur la pelouse de Bursa en Turquie un match historique opposant le pays-hôte à l'Arménie. Quelques jours auparavant, les deux nations ont signé les accords de Zurich sur l'ouverture de leurs frontières et la normalisation de leurs relations, largement endommagées par le souvenir du génocide arménien perpétré durant la Première guerre mondiale. "Il s'agit d'un match des éliminatoires de la coupe du monde 2010. On voit là un exemple de diplomatie par le football et de soft power, c'était l'amorce d'une réconciliation", analyse Yvan Gastaut.

Dans les tribunes, le président turc, Abdullah Gül et son homogue arménien, Serge Sarkissian, assistent à la rencontre. A l'époque, les médias internationaux se félicitent de cette "diplomatie par le football", comme en 1971 on avait célébré la "diplomatie du ping-pong" qui avait aidé à dégeler les échanges entre la Chine et les Etats-Unis. Pourtant, la discussion turco-arménienne visant un apaisement est depuis au point mort. "Bien sûr, le football comme outil de diplomatie est en partie décoratif", concède Yvan Gastaut. "Mais ça ne veut pas dire que c'est inutile. Le football peut participer d'un processus mais on ne peut pas considérer qu'il résoudra tout", remarque-t-il.

L'Argentine dans la tourmente proche-orientale

Quelques semaines avant la coupe du monde en Russie, l'Argentine a traversé une zone de turbulences où le football a paru se trouver au centre d'enjeux le dépassant largement cette fois-ci. Le 9 juin, la sélection devait affronter les joueurs israéliens. Le 6 juin, la fédération de Buenos Aires décidait de suspendre la rencontre. La colère des Palestiniens a été essentielle dans ce renoncement. En effet, le peuple palestinien s'était ému de voir que ce match, initialement hébergé par la ville israélienne d'Haïfa, devait être déplacé vers Jérusalem, à la demande d'Israël, alors même que le statut de la ville est un épineux débat.

Pour notre expert, c'est une nouvelle version de l'immixtion du football et de la diplomatie: "C'est un cas un peu nouveau. L'Argentine n'était pas directement concernée mais elle a été prise au piège d'une situation qui l'a amenée à prendre des décisions contre son gré. Il ne s'agissait pas de conviction mais l'Argentine a fait son choix par prudence, selon un principe de précaution".

Lionel Messi a été personnellement interpellé et le président de la fédération palestinienne de football avait même demandé aux Arabes de brûler les maillots floqués à son nom si le match devait être joué. La situation, périlleuse pour l'artiste argentin, illustre le risque pour les footballeurs d'être ballotés à l'occasion entre des entités qui les débordent. "L'engagement du footballeur est historiquement limité", pose Yvan Gastaut qui enchaîne: "Il y a un contexte qui les empêche de s'exprimer. On a entretenu une culture du non-engagement dans le football que les joueurs répercutent".

Par définition, les présidents français et russe n'auront pas ce problème dimanche soir.

Robin Verner