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"Nous devons privilégier les jeunes": face au coronavirus, des hôpitaux italiens saturés et sous-équipés

Vue d'un hôpital italien.

Vue d'un hôpital italien. - Miguel MEDINA / AFP

Des régions entières en quarantaine, déjà 366 morts sur les plus de 7300 contaminés, l'Italie paie un tribut très lourd au coronavirus. Au milieu du marasme, le système hospitalier fait de son mieux pour écoper. Mais il est à bout de souffle.

Les chiffres de l'épidémie de coronavirus en Italie, en eux-mêmes, suffisent à évoquer un drame: plus de 7300 contaminations confirmées, 366 morts depuis le début de la crise sanitaire, et 16 millions de personnes, résidents des zones rouges comprises entre l'Emilie-Romagne, la Lombardie et la Vénétie, en quarantaine.

Mais les statistiques sont insuffisantes pour peindre la saturation des hôpitaux italiens, l'épuisement des soignants, leurs dilemmes à répétition devant le nombre de patients et le manque de moyens. Car l'Italie est le pays européen le plus touché par le coronavirus et son système de santé paraît au bord de la rupture. 

"Nous devons privilégier les jeunes"

La Société italienne d'anesthésie, d'analgésie, de réanimation et de soins intensifs a publié durant le week-end un texte sur "l'éthique clinique" à adopter face aux choix tragiques auxquels sont confrontés les soignants. La présidente de cette société, Flavia Petrini, citée et traduite ici par La Croix, y explique sans ambages:

"Compte tenu du flux de malades qui augmente d’heure en heure, du nombre restreint de lits de thérapie intensive (moins de 6000 dans les structures publiques) et du fait que de nombreux médecins et infirmiers sont eux-mêmes atteints par le virus et en quarantaine, nous devons privilégier les jeunes et ceux qui ont plus de chance de s’en sortir."

Il semble cependant que cette horizon pénible est déjà entré dans les mœurs médicales. Ainsi, un médecin de Crémone s'est exprimé, sous couvert d'anonymat, auprès du journal catholique: "Depuis ces derniers jours, nous devons choisir qui intuber, entre un patient de 40 ans et un de 60 ans qui risquent tous les deux de mourir. C’est atroce et nous en pleurons, mais nous ne disposons pas d’appareils de ventilation artificielle en nombre suffisant."

"Nous n'envoyons que les plus jeunes"

Un autre médecin, officiant cette fois à Brescia, a dressé un tableau similaire auprès de Libération. "Dans un premier temps, nous gardons les personnes sous oxygène, sans devoir les intuber. On leur administre des soins, un remède antimalaria et des médicaments utilisés généralement contre le sida. Au bout de quatre ou cinq jours, la fièvre doit baisser et alors ils vont peu à peu vers la guérison. Ce sont le plus souvent des jeunes et des femmes. Quand la situation empire, nous les envoyons dans d’autres structures intensives", a-t-il d'abord décrit avant d'ajouter: 

"Mais désormais, nous n’envoyons que les plus jeunes. Les anesthésistes nous demandent en effet de ne plus leur adresser les patients âgés qu’ils vont devoir brancher inutilement à un ventilateur pendant quinze ou vingt jours. Au début, c’était les plus de 80 ans. Maintenant, vu la détérioration et la gravité de la situation, ce sont les plus de 70 ans et les personnes qui ont d’autres pathologies. Au bout du compte, nous gardons ceux pour qui il n’y a plus rien à faire et qui vont mourir."

La chose ne va pas sans heurt, bien sûr. "Les anesthésistes plaident pour une approche pragmatique, sauver ceux qui ont le plus de chances de l’être. Ce à quoi s’oppose l’ordre des médecins", a confié le médecin de Brescia tout en objectant: "Mais en pratique, les directeurs des hôpitaux qui disposent de structures de thérapie intensive refusent de prendre nos malades les plus âgés."

Il compte "un à deux décès par jour" , ce qui l'amène à imaginer un nombre de morts encore sous-estimé dans la péninsule. "L’Italie est un pays âgé, nous risquons d’avoir beaucoup de victimes. Le système sanitaire ne pourra s’en sortir que si l’on fait des choix en soignant uniquement les personnes qui ont une chance de s’en sortir", a-t-il encore posé. 

Plus de lits... mais où les mettre? 

Dans l'hôpital de ce praticien, les personnes atteintes par le coronavirus occupent "presque la totalité" des lits. Et c'est bien la question des équipements qui concentre une grande partie des problèmes des personnels hospitaliers transalpins. Le gouvernement a répliqué en listant un certain nombre de promesses dans un décret, entré en vigueur dimanche. Outre la production rapide de plusieurs centaines d'appareils destinés aux services de réanimation, le rappel ou le recrutement de 20.000 soignants supplémentaires (on puisera pour ce faire parmi les retraités et le secteur privé), l'exécutif a affirmé que les soins intensifs recevraient sous peu 50% de lits en plus. 

Mais, dans un premier temps en tout cas, l'initiative ne fait que déplacer la gageure: où mettre ces lits? "On ne peut pas mettre des lits de thérapie intensive n’importe où. L’utilisation des salles d’opération chirurgicales est envisageable comme solution tampon, mais cela retardera les interventions programmées pour d’autres patients", a ainsi exposé Flavia Petrini, la présidente de la Société italienne d'anesthésie, d'analgésie, de réanimation et de soins intensifs.

En Italie, la lutte contre la propagation du coronavirus n'est donc pas seulement une course contre la montre. C'est aussi une course d'obstacles. 

Robin Verner