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Armes chimiques en Syrie: comment les démanteler?

Selon la France et les Etats-Unis, la Syrie dispose de plus de mille tonnes d'agents chimiques de guerre.

Selon la France et les Etats-Unis, la Syrie dispose de plus de mille tonnes d'agents chimiques de guerre. - -

La proposition russe formulée lundi à Damas consistant à accepter le contrôle de son stock d'armes chimiques, pourrait amener à l'adoption d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU. Mais comment, concrètement, s'organiserait la destruction de cet arsenal? BFMTV.com fait le point.

En proposant à la Syrie d'accepter un contrôle international de ses armes chimiques, proposition à laquelle le gouvernement syrien a répondu favorablement, la Russie a mis au premier plan la recherche d'une solution diplomatique entre l'Occident et le régime de Bachar al-Assad. Et ce à l'heure où le Congrès américain devait se prononcer sur l'éventualité d'une intervention militaire. Mais dans les faits, s'il était accepté par Damas, le démantèlement des armes chimiques, stockées par centaines de tonnes sur le territoire syrien, s'avère particulièrement complexe. Explications.

> Quelle est l'ampleur de l'arsenal chimique syrien?

L'arsenal d'armes chimiques concentré en Syrie est considéré comme l'un des plus importants au monde. La note des services de renseignements français, rendue publique au début du mois, détaille de façon assez précise les quantités stockées sur différents sites. Ainsi, la Syrie aurait en sa possession plus de 1.000 tonnes d'agents chimiques de guerre, parmi lesquelles plusieurs centaines de tonnes d'ypérite (ou gaz moutarde) sous forme finale, plusieurs dizaines de tonnes de gaz VX et plusieurs centaines de tonnes de gaz sarin.

"Mille tonnes, ce n'est pas 200 kilos dans un laboratoire. C'est une quantité qui crée une exigence et une complication du processus beaucoup plus fortes", fait valoir Camille Grand, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, joint par BFMTV.com.

Des chiffres conséquents, confirmés ce mardi par le secrétaire d'Etat américain John Kerry, qui a précisé que ces agents chimiques sont stockés dans les zones contrôlées par le régime syrien "les plus sûres" et qu'une partie, notamment le sarin et le VX, est conservée en vrac, sous forme "binaire", c’est-à-dire sous la forme de produits chimiques isolés, mélangés avant l'emploi.

> Combien de temps prendrait un démantèlement?

Avant les opérations de démantèlement, il faudrait mener un recensement précis de l'arsenal chimique, qui prendrait plusieurs mois, voire une année. "La première phase consiste à établir un état des lieux, avec la coopération des autorités syriennes, qui indiquent les sites à vérifier et leur localisation. Il faut ensuite se rendre sur place pour vérifier et inspecter ces sites", détaille Camille Grand.

La destruction des armes chimiques, qui interviendrait ensuite, prendrait "probablement plus d'une décennie", selon Olivier Lepick, spécialiste des armes chimiques et biologiques, interrogé par BFMTV. "Et ce dans la mesure où la neutralisation de ce type d'agents chimiques militaires est complexe, coûteuse et nécessite la construction d'infrastructures industrielles spécifiques", justifie-t-il.

"A titre d'exemple, depuis 1993, la Russie et les Etats-Unis se sont engagés, après la signature de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques, à détruire leurs propres stocks, respectivement 30.000 tonnes pour les Etats-Unis et 40.000 tonnes pour la Russie. Aujourd'hui en 2013, les Russes et les Américains n'ont toujours pas terminé cette destruction", rappelle Olivier Lepick. La Syrie étant un pays en guerre, l'opération pourrait s'avérer encore plus délicate et les délais de mise en œuvre seraient probablement doublés.

> Qui s'en chargerait?

Ce point dépend du contenu de l'éventuelle résolution de l'ONU, qui déterminera qui est responsable de quoi. Ainsi, les opérations de vérification pourraient être menées par des inspecteurs spéciaux des Nations unies, mais aussi par des inspecteurs internationaux de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), institution veillant au respect de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques de 1993.

"Le premier régime est plus intrusif, plus exigeant", explique Camille Grand. "Le second l'est aussi mais passe par une adhésion de la Syrie à la Convention, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle".

Quant au démantèlement en lui-même, il est généralement de la responsabilité du pays concerné, mais peut être surveillé par des inspecteurs.

> Le processus de démantèlement est-il risqué?

Compte tenu de leur toxicité, les agents chimiques stockés en Syrie ne sont pas transportables et doivent obligatoirement être détruits sur place. Leur élimination sans conséquences néfastes sur l'environnement nécessite donc la construction d'infrastructures industrielles spécialisées autour des sites de stockage, qui permettront, par exemple, leur incinération. Un processus long, qui peut prendre jusqu'à plus de dix ans.

"Ce n'est pas une étape extraordinairement compliquée au plan technique puisque une partie des munitions sont dites binaires: non associées, les substances ne sont pas très dangereuses", rappelle toutefois Camille Grand.

> Y a-t-il eu des précédents?

"Le désarmement de l'Irak après la première guerre du Golfe est un précédent intéressant", indique le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique. Ce démantèlement se basait sur la résolution 687 des Nations unies, adoptée le 5 avril 1991, demandant la neutralisation des armes biologiques et chimiques de l'Irak au lendemain de la guerre du Golfe par un groupe d'inspecteurs spéciaux des Nations unies.

Quant aux inspecteurs de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, "ils sont de grands professionnels", explique Camille Grand. "Ils ont eu à gérer le démantèlement des programmes chimiques libyens, mais aussi la destruction des stocks russes, américains ou encore indiens. Il y a donc des précédents, mais pas dans un pays en guerre", conclut le spécialiste.

Adrienne Sigel