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L'Afghanistan des talibans est-il la nouvelle "base arrière" du jihadisme international?

Tandis qu'une partie de la société locale craint les représailles après la restauration du pouvoir taliban à Kaboul, les chancelleries internationales redoutent de voir l'Afghanistan devenir ou redevenir un sanctuaire pour le terrorisme islamiste international. Mais les observateurs, mettant en avant le pragmatisme politique des vainqueurs du jour, sont nombreux à en douter.

Depuis qu'ils sont rentrés dans Kaboul dimanche, vingt ans après en avoir été chassés, les talibans multiplient les signes d'accomodements, comme s'ils n'avaient rien de plus pressé que d'adoucir pour l'étranger les images de leur triomphe à domicile.

Ce mardi, les nouveaux maîtres de l'Afghanistan, qui en sont aussi les anciens, ont promis l'amnistie générale aux fonctionnaires ayant servi l'Etat central durant ces deux décennies d'une parenthèse soutenue à bout de bras par les puissances occidentales. La veille, ils avaient manifesté de premières ouvertures, garantissant les propriétés et l'intégrité physique des candidats au départ du pays. Et ces signaux impriment déjà chez certains. Ainsi, la diplomatie turque a, ce mardi, salué les "messages positifs" en provenance des talibans.

Pourtant, les chancelleries - qui se souviennent du compagnonnage entre ceux-ci et Al-Qaïda dans les années 1990-2000 - sont nombreuses à redouter de voir l'Afghanistan redevenir un sanctuaire pour le jihadisme international. Une perspective malgré tout réfutée par les experts qui font valoir que chez les talibans, le pragmatisme politique et l'expérience de ces deux dernières décennies doublent l'intégrisme religieux.

L'avertissement du gouvernement

Lors de son allocution lundi soir, le président de la République n'en a pas fait mystère. Pour lui, la restauration du régime des talibans à Kaboul est lourd de promesses pour les jihadistes. "Des groupes terroristes sont présents en Afghanistan et chercheront à tirer profit de la déstabilisation", a-t-il prédit. "L’Afghanistan ne doit pas redevenir le sanctuaire du terrorisme qu’il a été", a insisté Emmanuel Macron, qui en a appelé à une action concertée du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Naturellement, cette analyse prévaut ce mardi dans l'ensemble de l'exécutif. Invitée ce mardi sur le plateau de RTL, Florence Parly, ministre des Armées, a souligné à son tour: "Il faut éviter que le pays redevienne la base-arrière d’Al-Qaïda, sans oublier la filiale – si j’ose dire dire – de Daesh en Afghanistan."

Désolidarisation... uniquement verbale?

Mais ce balancier entre les deux frères ennemis de l'islamisme, c'est-à-dire entre l'organisation d'Oussama Ben Laden qui avait planifié les attentats du 11-Septembre 2001 depuis l'Afghanistan et les architectes du défunt "califat" syro-irakien, pousse à une première retenue. Dès lundi soir, Anthony Bellanger, notre consultant pour les sujets internationaux, recadrait: "Les talibans sont très opposés à l’Etat islamique". "D’autre part, on a signalé la présence d’Al-Qaïda dans une quinzaine de provinces afghanes", a-t-il en revanche observé.

Reste alors à savoir si cette "présence" implique une alliance. Officieusement, la question a été tranchée, et par les principaux intéressés eux-mêmes. Car la (re)montée en puissance des talibans en Afghanistan s'est accompagnée de nombreuses tractations durant lesquels ils ont dû clarifier leurs intentions et leur agenda. Amorçant le désengagement de leurs troupes, et conscients de la vulnérabilité de l'Etat qu'ils laisseraient derrière eux, les Américains ont cherché une solution politique.

Avec une condition sine qua non: se désolidariser d'Al-Qaïda. En février 2020, la conclusion des accords de Doha - qui seront finalement demeurés lettres mortes - va dans ce sens: les talibans ont assuré aux Etats-Unis qu'ils interdiraient leur territoire à tout groupe jihadiste, comme le notait à l'époque Le Monde.

Cependant, on irait bien vite en besogne en coupant a priori toute attache entre la milice afghane et le terrorisme, à commencer par Al-Qaïda. En 2016, Ayman al-Zawahiri voyait dans l'accession d'Haibatullah Akhundzada, actuel chef des talibans, à leur tête la promotion d'un "émir des fidèles". Au micro de la chaîne américaine NBC en février dernier, Edmund Fitton-Brown, le coordinateur de l'équipe des Nations Unies chargée de la surveillance du groupe Etat islamique, d'Al-Qaïda et des talibans, a posé: "Nous pensons que la haute direction d'Al-Qaïda est toujours sous protection des talibans".

"Afghano-Afghan"

De surcroît, les talibans ont l'islamisme tatoué au coeur même de leur ADN. Né en 1994, ce mouvement pachtoune est biberonné dans les madrasas - ou "écoles coraniques - pakistanaises. La racine de son nom - "taleb" - renvoie, que ce soit en pachtoun ou en arabe, à l'étude scrupuleuse, sous-entendu celle des textes sacrés. Et ceux qui furent les maîtres d'oeuvre de la mise à bas des Bouddhas de Bamiyan en mars 2001 - symbolisant un passé religieux régional insupportable à l'intégrisme - sont intrinsèquement porteurs de la vision la plus rigoriste de l'islam.

"Ils sont clairement des fondamentalistes religieux et ne font aucune concession sur la morale, sur l’application de la Charia. Ils n’ont absolument pas changé en vingt ans. C’est le bruit de fond de leur idéologie", a développé Anthony Bellanger sur notre plateau.

Toutefois, l'autre composante de l'idéologie talibane pourrait bien servir de garde-fou à la communauté internationale. "Le mouvement des talibans revendique une lutte nationaliste. Celle-ci se manifeste clairement dans sa propagande qui fait de la lutte contre l’invasion étrangère une continuité dans l’histoire afghane", a écrit lundi Gabriel Romanche, analyste au ministère de l'Intérieur, spécialiste de la zone afghano-pakistanaise dans les colonnes des Clés du Moyen-Orient.

"Ils se perçoivent comme un mouvement de libération nationale, un mouvement afghano-afghan", plussoie Anthony Bellanger, qui remarque encore que les talibans sont désormais instruits par l'expérience: "Par ailleurs ils se souviennent de ce qui les a délogés du pouvoir en 2001 : le fait d’avoir, d’une part, abrité des camps d’entraînement d’Al-Qaïda mais aussi de rebelles tchétchènes". En résumé: jihadistes, oui, mais chez eux.

Le modèle iranien

Pour Aymenn Jawad Al-Tamimi, chercheur du programme sur l'extrémisme de l'université George Washington, interrogé lundi par l'AFP, ce faisceau d'éléments doit les inciter à la prudence: "Je ne pense pas que les talibans les laisseront ouvrir des camps d'entraînement qui pourraient être détectés de l'extérieur et faire l'objet de bombardements".

Le spécialiste imagine la possibilité d'une relation hybride, ambiguë et complaisante, avec les terroristes "en maintenant des dirigeants d'Al-Qaïda en résidence surveillée, tout en leur laissant une marge de manoeuvre pour communiquer avec les filiales à l'étranger".

Une grille de lecture qui, si l'on passe outre la fracture entre chiites et sunnites, incline en direction d'un modèle déjà existant: l'Iran, qui ménage tout à la fois ses intérêts nationaux, veille jalousement à son statut de puissance régionale et internationale, tout en agissant en parrain d'une nébuleuse islamiste.

"Au fond, on a dans la région un deuxième pays dans lequel s’installe une république islamique qui s’appellera – je pense – à partir de cette semaine l’Emirat islamique d’Afghanistan (le nom que portait le pays lors du précédent régime des talibans, entre 1996 et 2001) et qui est un régime qu’on connaît bien. Il suffit de regarder à quarante ans de distance ce qu’est devenu l’Iran", a d'ailleurs confirmé Anthony Bellanger ce mardi dans nos studios.

Galvanisés

La référence à l'Iran est pertinente à un titre supplémentaire. Les voisins de l'Afghanistan n'ont pas plus intérêt que les talibans à voir ces derniers transformer le pays en une instable poudrière. "Le danger n’est pas tellement en Afghanistan car tous les pays de la région le regardent et tiendront les talibans pour responsables d’un éventuel développement du terrorisme international sur ses terres", explicite en effet Anthony Bellanger.

Mais notre consultant concède que la victoire des talibans apporte indéniablement un point à ces formations, parmi lesquelles Al-Qaïda, qui cherchent inlassablement à nourrir la terreur à l'échelle du monde: "Le danger, c’est plutôt l’effet de souffle sur l’ensemble des mouvements jihadistes internationaux."

"Effet de souffle", une expression qui revêt ici un sens très simple. Le succès fulgurant des talibans au beau milieu du Moyen-Orient, sur les terres d'un fief qui a semblé leur tomber dans les mains comme un fruit mûr, ne peut que réconforter des soldatesques jihadistes qui, ces dernières années, allaient de défaite en défaite. Succès de nature à galvaniser leur base, voire à la renforcer de recrues nouvelles.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV