BFMTV

Naufrages en Méditerranée: pourquoi l'Europe est pointée du doigt

Des migrants sauvés par les garde-côtes arrivent dans le port de  Messina, en Sicile, le 18 avril 2015.

Des migrants sauvés par les garde-côtes arrivent dans le port de Messina, en Sicile, le 18 avril 2015. - Giovanni Isolino - AFP

Alors qu'un nouveau drame de l'immigration s'est produit ce week-end en Méditerranée, dans lequel seuls 28 personnes sur 700 pourraient avoir survécu, l'heure est aux interrogations. Qui est responsable de ces tragédies? L'Union européenne est-elle en train de payer son inaction? Eléments de réponse.

Si le terrible chiffre de 28 rescapés sur 700 migrants venait à se confirmer, le dernier naufrage en date, survenu ce week-end, serait la pire tragédie de ce type en Méditerranée. Alors qu'une réunion d'urgence des ministres européens des Affaires étrangères et de l'Intérieur doit se tenir ce lundi à Luxembourg, de nombreuses voix s'élèvent depuis quelques heures, notamment du côté des humanitaires, pour dénoncer le rôle de l'Europe dans ces drames, qui font de la mer Méditerranée un véritable cimetière de l'immigration.

> 2014, l'année Mare Nostrum

En 2014, 96 migrants avaient perdu la vie en Méditerranée entre les mois de janvier et avril. Cette année, le seuil des 1.500 morts pourrait être dépassé sur la même période. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation brutale, notamment les bateaux plus importants et en très mauvais état utilisés par les passeurs, mais aussi, et surtout, une plus faible présence européenne au large des côtes.

Fin octobre 2014, l'Italie a en effet annoncé la fin de son opération "Mare Nostrum", qui avait été lancée dans l'urgence en octobre 2013 à la suite des naufrages meurtriers au large de l'île de Lampedusa, qui avaient coûté la vie à plus de 400 personnes. Objectif: surveiller 24h/24 la Méditerranée, et notamment le détroit de Sicile, grâce à un large déploiement de forces navales et aériennes, afin de sauver des flots le plus de migrants possible. La mission, très coûteuse (quelque 9 millions d'euros par mois, NDLR), s'est avérée être une réussite puisqu'elle a permis de "limiter" le nombre de morts à 3.500, de secourir plus de 150.000 personnes en l'espace d'un an, et d'arrêter 351 passeurs. 

Des milliers de migrants dans le port de Salerne, en Italie, en juillet 2014, après une opération de sauvetage dans le cadre de "Mare Nostrum".
Des milliers de migrants dans le port de Salerne, en Italie, en juillet 2014, après une opération de sauvetage dans le cadre de "Mare Nostrum". © Mario Laporta - AFP

> La fin de Mare Nostrum, début d'une hécatombe

Problème: à son arrêt, Mare Nostrum n'a été remplacée par aucun programme de cette envergure. L'Europe a en effet officiellement pris le relai avec l'opération Triton, bien plus modeste en termes de moyens. Coordonnés par l'agence européenne pour la surveillance des frontières, Frontex, les pays membres de l'UE ont mis à disposition plusieurs navires (contre 32 sous Mare Nostrum), quatre avions, un hélicoptère et 65 officiers.

Mais à l'inverse de Mare Nostrum, qui était une véritable mission de sauvetage oeuvrant jusqu'aux côtes libyennes, Triton se limite à un contrôle aux frontières, dans les eaux territoriales européennes. "Frontex n'est pas du tout adapté pour répondre aux catastrophes humanitaires que nous voyons tous les jours. Mare Nostrum travaillait en amont des côtes libyennes, beaucoup plus près du départ des migrants", souligne Philippe Leclerc, représentant du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), sur BFMTV.

"Triton n'a pas une mission de sauvetage, mais de contrôle aux frontières".

"Il ne va pas là où vont la marine italienne et la marine maltaise, et n'est donc pas en position de sauver des vies", fait valoir Geneviève Garrigos, présidente d'Amnesty international France, interrogée sur BFMTV.

Le budget de Triton est d'ailleurs bien moindre, 3 millions d'euros par mois, et dépend du budget accordé à Frontex sur l'année. "Depuis l'arrêt de Mare Nostrum, nous n’avons plus que des garde-côtes qui risquent constamment leurs vies pour les sauvetages. Mais il y a tellement de signaux de détresse envoyés qu'ils ne peuvent tous les prendre en charge", résume Flavio Di Giacomo, de l'Organisation internationale pour les migrations. Résultat: plus de 900 morts depuis le mois de janvier entre la Libye et l'Italie. 

Lors d'un sauvetage dans le cadre de l'opération Triton, au large de la Sicile, le 4 mars 2015.
Lors d'un sauvetage dans le cadre de l'opération Triton, au large de la Sicile, le 4 mars 2015. © Guardia Costiera - AFP

> La porte ouverte aux réseaux de passeurs

Face à ces bilans qui menacent chaque jour d'empirer, les associations humanitaires dénoncent le soutien financier insuffisant de la part de l'Union européenne, mais aussi sa politique de l'immigration inadaptée.

"Ce qui est arrivé ces dernières semaines n'est pas une fatalité. C'est la conséquence d'une politique européenne obsédée par la question de la fermeture ou de la surveillance des frontières", estime ainsi Geneviève Jacques, présidente de la Cimade, sur BFMTV. "La Libye n'est pas, dans les circonstances actuelles, un pays d'accueil. C'est un pays de danger. Il y a donc une responsabilité européenne à regarder la réalité en face", poursuit-elle. 

De son côté, Amnesty International dénonce la fermeture des frontières de l'UE, qui a mené à l'émergence de vastes réseaux de passeurs sans scrupules. "Depuis plus d'un an, nous répétons à l'Union européenne que les vies humaines ont plus de valeur que le contrôle de nos frontières. L'UE a une responsabilité énorme dans ces drames, puisque toutes les autres voies d'accès vers l'Europe sont fermées aujourd'hui. Le seul couloir qui reste, c'est celui de la Méditerranée", insiste Geneviève Garrigos, présidente de la branche française de l'ONG.

Et d'ajouter: "Avec le durcissement des conditions d'accès, des réseaux mafieux de passeurs se sont installés. Pour eux, c'est un business très rentable. Ce sont de véritables mafias, que l'on ne peut pas contrôler".

CARTE - Les portes d'entrées de l'immigration en Europe:

Cliquez ici si vous ne voyez pas la carte