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Séisme en Italie: les autorités sont-elles responsables du lourd bilan humain?

Un homme parmi les décombres à Amatrice, le 24 août 2016, après le puissant séisme qui a frappé le centre de l'Italie.

Un homme parmi les décombres à Amatrice, le 24 août 2016, après le puissant séisme qui a frappé le centre de l'Italie. - FILIPPO MONTEFORTE - AFP

Au lendemain du séisme qui a frappé le centre de l'Italie, faisant au moins 267 morts et 400 blessés, les questions et les critiques se multiplient. La presse italienne se demande, non sans amertume, pourquoi cette catastrophe humaine prévisible n'a pas été évitée.

Ce jeudi, les Italiens se réveillent avec en tête un chiffre accablant: 247 morts, un nombre qui passe plus tard à 267 victimes. C'est le nouveau bilan provisoire des victimes du séisme de magnitude 6 qui a frappé le centre du pays dans la nuit de mardi à mercredi. Depuis la catastrophe, le bilan n'a cessé de s'aggraver, à mesure que le pays constatait l'ampleur des dégâts. Rien n'indique pourtant qu'il soit définitif ni même près de se stabiliser, tant les estimations, d'abord faites par les pompiers sur les zones sinistrées puis communiquées à la Protection civile, se font au compte-goutte.

Ce jeudi, la presse italienne évoque des images de guerre, des commentateurs sur place comparent les villages touchés à des villes bombardées. Et leurs lecteurs semblent excuser ces hyperboles, tant les images sont catastrophiques. Amatrice, Accumoli, Pescara del Tronto... Les noms de villages quasi rayés de la carte tournent en boucle sur les sites d'informations et les chaînes de télévision.

Touristes nombreux et centres historiques à risque

Mais au milieu de ce sinistre tumulte, de nombreuses questions apparaissent. Une amertume incontestable transparaît dans les éditoriaux, les titres d'articles et les interviews de spécialistes, effarés par le nombre des morts.

Pour parer les critiques, Matteo Renzi, interrogé sur ce point mercredi, a d'abord invoqué le nombre important de touristes dans les petites localités pittoresques des régions montagneuses touchées par la catastrophe. A Amatrice, par exemple, ils sont arrivés en masse ces derniers jours, en prévision de la 50ème édition du festival de l'Amatriciana, cette recette de pâtes typique de la gastronomie italienne et originaire du village. 

Ensuite, le président du Conseil italien a rappelé que toutes ces localités étaient construites autour de centres historiques vétustes, "très beaux mais qui risquent beaucoup plus". 

Une "prédestination italienne"

Pour beaucoup de commentateurs, ces maigres explications ne suffisent pas, et le très lourd bilan qui se dessine était prévisible, contrairement au séisme lui-même. L'Italie est l'un des pays d'Europe les plus à risque et les plus touchés par les tremblements de terre. Et cette particularité est de notoriété publique.

"Le tremblement de terre est, en quelque sorte, une prédestination italienne, et nous le savons depuis toujours", écrit même Linkiesta, qui décrit les séismes comme la seule et véritable urgence dans la péninsule.

"Plus d'un tiers des 1.300 séismes les plus destructeurs survenus pendant le deuxième millénaire en Méditerranée ont eu lieu en Italie", poursuit le site d'informations, qui a fait des enquêtes au long cours sa marque de fabrique. Derrière ce constat, il s'agit, plutôt que de se montrer fataliste, de déplorer l'obstination des gouvernements successifs, qui ont échoué à inculquer une véritable culture de la prévention dans le pays. 

24 millions de personnes vivent en zone à haut risque

"Nous (en) sommes encore bien loin", a confirmé mercredi Francesco Peduto, le président du Conseil des géologues italiens, dénonçant ce manque cruel de prévention. 

Pour expliquer ce terrible constat, plusieurs éléments sont à prendre en considération. Il y a tout d'abord la situation propre à l'Italie, entre deux plaques tectoniques, qui fait que, comme le rappelle Il Fatto Quotidiano, 24 millions de personnes vivent en zone sismique 1, celle présentant le plus gros risque (l'échelle allant des zones 1 à 4). Le pays entier est traversé du nord au sud (du nord de la Toscane à la Sicile) par cette zone dangereuse. 

Les bâtiments menacés ne sont pas répertoriés

Malgré ces chiffres, il n'existe toujours pas de carte répertoriant les édifices situés sur ces zones à risques. C'est pourtant un document que les géologues appellent de leurs voeux, mais que le gouvernement n'a jamais constitué, rappelle Il Fatto Quotidiano, qui publie jeudi un dossier assassin sur les responsabilités politiques dans la catastrophe humaine qui se confirme déjà. 

"80% des édifices, dans les zones à haut risque, ne résisteraient pas à un tremblement de terre comme celui de la nuit dernière", expose Alessandro Martelli, ingénieur sismique et chercheur, dans les colonnes du journal. 

Des failles dans la législation

A l'échelle du pays, 80% des bâtiments sont des constructions historiques, datant d'avant 1981, rappelle le chercheur. Une année clé, car c'est à ce moment-là, après le séisme dévastateur de l'Irpinia, qui a fait près de 3.000 morts en Campanie en novembre 1980, que l'obligation de respecter des normes antisismiques a été imposée pour toutes les constructions. Actuellement, beaucoup de bâtiments publics, tels que les écoles ou les hôpitaux, sont donc menacés, car pour les seules écoles par exemple, 50% datent d'avant 1981. 

Massimo Cocco, sismologue, souligne dans l'article du Fatto Quotidiano que la législation n'impose pas, pour ces bâtiments, la mise aux normes antisismiques en dehors des parties structurelles des édifices. Les municipalités et les régions ont seulement le devoir d'effectuer des études de vulnérabilité dans les bâtiments qu'elles possèdent. Libres à elles, ensuite, de les sécuriser ou non. 

Bâtiments vieux ou bâtiments neufs, pas toujours de différence

Le Corriere Della Sera fait remarquercomme pour contester l'argument de Matteo Renzi sur les risques inhérents aux vieux centres historiques, qu'à l'Aquila, en 2009, des bâtiments neufs et des bâtiments vieux se sont écroulés de la même manière. Ce n'est donc pas tant leur âge qui compte, que les restructurations qui y sont effectuées ou non.

Après l'Aquila, 2 millions d'euros avaient été alloués pour la rénovation de l'hôpital d'Amatrice, un établissement que son positionnement stratégique, en pleine zone sismique, avait d'ailleurs sauvé de la fermeture. Mais ces fonds n'ont jamais été utilisés, revèle Il Fatto Quotidiano. Dans la nuit de mardi à mercredi, l'hôpital est tout simplement tombé en miettes.

A l'inverse, plusieurs journaux dont La Repubblica saluent aujourd'hui les rénovations effectuées à Norcia, tout près de l'épicentre, et qui ont permis à la ville d'échapper au pire. 

Financements et éducation

Pour les chercheurs interrogés par Il Fatto Quotidiano, la priorité serait d'augmenter les financements et la formation à la prévention.

"Le gouvernement devrait allouer chaque année une somme dans son budget pour atteindre la sécurité en une décennie", indique Alessandro Martelli. "Au contraire, chaque année, on nous dit qu'il n'y a pas d'argent, ce qui aggrave la situation". 

D'après Linkiesta, les fonds destinés à la prévention des risques sismiques sont passés de 145 millions d'euros en 2015 à 44 millions cette année. 

"Il faudrait commencer à faire une sérieuse opération d'éducation qui rendrait la population plus consciente des risques qui prévalent dans les territoires qu'elles habitent", conclut pour sa part Francesco Peduto, interrogé par Il Fatto Quotidiano

Et le président du Conseil des géologues italiens d'ajouter que, d'après plusieurs études, 20 à 50% des décès pendant un séisme, dans les zones à risque, sont dus à des comportements inadéquats. 

Charlie Vandekerkhove