BFMTV

Confinement: critiques sur "l'alarmisme" des modélisations

Des voix s'élèvent pour critiquer l'"alarmisme" des simulations qui ont conduit au confinement

Des voix s'élèvent pour critiquer l'"alarmisme" des simulations qui ont conduit au confinement - Lionel BONAVENTURE, AFP/Archives

Des centaines de milliers, voire des millions, de morts du Covid-19 dans chaque pays? Ce scénario noir a convaincu certains gouvernements d'opter pour le confinement, mais des voix s'élèvent pour critiquer l'"alarmisme" des simulations sur lesquelles il était basé.

"On a donné un poids beaucoup trop important à ces modélisations", assure à l'AFP le Pr Jean-François Toussaint, directeur de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (Irmes).

"Le cas le plus flagrant, c'est celui des 500.000 morts qui ont fait basculer les gouvernements: c'est l'exemple typique d'une utilisation pas très sérieuse de la science", renchérit un autre scientifique français opposé au confinement, Laurent Toubiana.

Il fait référence à des travaux qui ont eu une influence considérable après leur publication par l'Imperial College de Londres le 16 mars. Signés par l'équipe du Pr Neil Ferguson, ils prévoyaient jusqu'à 510.000 morts en Grande-Bretagne et 2,2 millions aux Etats-Unis si rien n'était fait pour contenir l'épidémie.

Capture d'écran du professeur Neil Ferguson de l'Imperial College de Londres le 13 mai 2020
Capture d'écran du professeur Neil Ferguson de l'Imperial College de Londres le 13 mai 2020 © Handout, PRU/AFP/Archives

Dans la foulée, la France, le Royaume-Uni et d'autres pays d'Europe avaient opté pour un confinement strict.

"On a préféré écouter les gens les plus alarmistes", soupire Laurent Toubiana, en soulignant que le nombre réel de morts est largement inférieur à ces scénarios du pire.

Ces derniers ont été élaborés grâce à des modélisations, simulations informatiques basées sur ce qu'on sait de la maladie au moment où on les réalise (en termes de contagiosité, de mortalité, etc.).

"Ces modèles mathématiques dépendent d'un trop grand nombre de facteurs pour être fiables", juge le Pr Toussaint. Dans le cas du Covid-19, maladie nouvelle et donc mal connue, "les conditions de base nous échappent", ce qui peut aboutir à "des déviations extrêmement fortes" entre les prédictions des modèles et la réalité.

Au Royaume-Uni, les modélisations de Neil Ferguson sont devenues l'objet d'une âpre bataille politique entre partisans et adversaires du confinement.

Une bataille au parfum de scandale: début mai, celui que les tabloïds avaient surnommé "Professeur Confinement" a dû démissionner de l'organisme qui conseille le gouvernement britannique.

Cause de sa disgrâce, la révélation par le quotidien The Daily Telegraph qu'il avait enfreint les règles du confinement en autorisant une femme, présentée comme sa maîtresse, à lui rendre visite.

- "Imperial Plantage" -

Au-delà du cas personnel du Pr Ferguson, des spécialistes de l'informatique ont critiqué son modèle, accusé d'être obsolète, voire erroné.

L'Imperial College a répliqué le 1er juin. Il a annoncé que ce programme informatique avait passé avec succès une évaluation par des experts indépendants, qui ont pu reproduire les résultats du fameux rapport du 16 mars.

Une semaine après cette annonce, la suite de ce rapport a été publiée lundi. Sa conclusion: le confinement a permis d'éviter 3,1 millions de morts dans 11 pays européens, par rapport aux premières estimations des décès potentiels en l'absence de toute mesure.

"L'Imperial Plantage of London tente a posteriori de justifier ses errances", raille le Pr Toussaint.

Alors qu'il avait directement rendu publics ses précédents rapports sur le Covid-19, l'Imperial College a cette fois-ci soumis ces travaux à une prestigieuse revue scientifique, Nature, afin qu'ils soient au préalable validés par d'autres scientifiques indépendants.

Fin mai, le journal The Financial Times avait affirmé que leur publication avait été retardée par "la politisation" du débat sur le confinement au Royaume-Uni.

De leur côté, les spécialistes des modélisations font valoir qu'elles ne sont pas des boules de cristal, mais des outils qui envisagent le pire afin de pouvoir l'éviter.

"Une modélisation ne doit pas être interprétée comme donnant un résultat absolu: c'est une photographie à l'instant T qui repose sur les dernières données connues, un peu comme un sondage", avait expliqué mi-mai à l'AFP Nicolas Hoertel, psychiatre et modélisateur à l'hôpital Corentin-Celton près de Paris.

Il avait alors cosigné une modélisation selon laquelle le confinement avait permis de sauver 100.000 vies en France.

"Il y a certes des limites importantes" aux modélisations, "mais à ce stade ce sont les seuls outils scientifiques dont on dispose pour éclairer une décision sur l'aspect sanitaire", avait-il poursuivi.

En outre, les décideurs assurent que les modélisations n'étaient pas le seul critère pour passer au confinement en mars.

"On s'est appuyé bien sûr sur les modélisations (...) Une des modélisations par exemple estimait que nous allions, si on ne confinait pas, vers 120.000 ou 150.000 décès", a affirmé dimanche sur BFMTV Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique chargé d'éclairer le gouvernement français pendant l'épidémie.

"Mais les modélisations ne sont que des modélisations", s'est-il empressé d'ajouter, en notant que les observations de terrain avaient aussi pesé, puisqu'on constatait alors un afflux massif de malades du Covid-19 dans les hôpitaux.

En outre, le choix final était bien "une décision politique", a-t-il souligné.

pr/BC/ial/rhl

Paul RICARD, Paris (AFP), © 2020 AFP