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Bellingcat: comment localiser l'Etat Islamique avec Google Maps

En recoupant des informations de plusieurs vidéos de propagande, Bellingcat estime avoir retrouvé le camp d'entraînement de l'Etat Islamique.

En recoupant des informations de plusieurs vidéos de propagande, Bellingcat estime avoir retrouvé le camp d'entraînement de l'Etat Islamique. - Capture BellingCat.com ; montage BFMTV

Un site d'investigation utilise des vidéos Youtube et des cartes en ligne pour identifier des sites jihadistes ou le lieu de tir de la roquette qui a abattu le vol MH17. Son créateur, Eliot Higgins, a répondu aux questions de BFMTV.com.

Découvrir l'emplacement d'un camp d'entraînement des jihadistes de l'Etat Islamique sans mettre un pied en Irak, à partir de vidéos de propagande: l'exploit, samedi dernier, a mis sous les projecteurs le blogueur britannique Eliot Higgins et son site, Bellingcat.

"Les gouvernements ne comprennent pas ce qu'il est possible de faire avec les données", explique Eliot Higgins, interrogé par BFMTV.com. "C'est un gros problème… Pour eux", s'amuse-t-il.

Sur son nouveau site d'information participatif, lancé en juillet, les internautes décortiquent des vidéos Youtube, des cartes Google Maps et des documents libres d'accès pour découvrir des informations inédites.

Vingt-quatre photos pour identifier un camp d'entraînement

Les articles présentent à la fois l'information et la méthode suivie pour l'obtenir. "Comme ce sont des données publiques, le lecteur peut vérifier comment nous arrivons à nos conclusions", explique Eliot Higgins.

Dans le cas du camp de l'Etat Islamique, par exemple, des vidéos de propagande sont comparées à des cartes de la région et à des photos géolocalisées.

Le site utilise plus de 23 photos pour déterminer où les vidéos du camp d'entraînement de l'EI ont été tournées.
Le site utilise plus de 23 photos pour déterminer où les vidéos du camp d'entraînement de l'EI ont été tournées. © Capture d'écran - Bellingcat

"Pour l'instant, cette méthode de travail est vue comme un peu gadget, mais je pense vraiment que les médias traditionnels et les ONG vont s'y mettre de plus en plus", affirme Eliot Higgins. C'est d'ailleurs l'objectif premier de son site: donner des ressources aux apprentis reporters citoyens.

Un financement collaboratif

"Les journalistes qui publient des articles sur mon site sont volontaires ", reconnaît-il. Bellingcat est né grâce à un appel au financement en ligne Kickstarter de 50.000 livres (63.000 euros), et chacun des projets est financé par un site spécialisé dans l'investigation, Uncoverage. Sur le site, des articles sur l'Ukraine côtoient ceux sur le Moyen-Orient.

L'ancien blogueur devenu rédacteur en chef explique qu'il ne diffuserait jamais d'informations pouvant mener à des actions militaires. "Un projet comme celui du camp de l'EI est assez rare. Et la zone que nous délimitons représente 8 kilomètres carrés, trop grande pour être bombardée".

Autre dilemme moral: samedi dernier, le site s'est penché sur la localisation de la colline où le journaliste James Foley a été assassiné. "Une des informations pour déterminer la localisation, c'est une ombre… Mais elle provient d'une tête coupée. J'ai préféré ne pas mettre de photo dans ce cas-là, et laisser un texte pour expliquer le raisonnement."

D'administrateur au chômage à expert sur la crise syrienne en quelques mois

Mais Eliot Higgins, qui était encore administrateur il y a deux ans, n'avait pas vocation à se retrouver rédacteur en chef d'un site d'actualités internationales. En 2013, alors qu'il est au chômage, il commence à analyser des vidéos venues de Syrie.

En août, premier gros scoop: il démontre sur son blog que les armes chimiques ont bien été utilisées par l'armée du gouvernement, et pas par les rebelles. "J'avais des sources anonymes, des gens qui ne voulaient pas être cités. Mais je cherchais toujours des données publiques pour étayer leurs déclarations ", se souvient-il.

Son site ne se contente pas d'esquinter les régimes dictatoriaux: en Grande-Bretagne, un de ses collaborateurs couvre de façon extensive le scandale des écoutes téléphoniques, et révèle l'implication des policiers. "Aujourd'hui, nous travaillons sur la corruption en Afrique, et nous avons un partenariat avec OCCRP [le réseau d'investigation est-européen Enquêter sur le crime organisé et la corruption]. Le site est encore jeune", rappelle-t-il.

Joseph Sotinel