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L'Amérique a aussi ses gilets jaunes

Un participant à une soirée électorale d'un représentant républicain, le 6 novembre 2018, à Modesto en Californie

Un participant à une soirée électorale d'un représentant républicain, le 6 novembre 2018, à Modesto en Californie - STEPHEN LAM / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

ANALYSE - Pourquoi il existe des traits communs et des différences entre les gilets jaunes et les supporters de Donald Trump. Eclairage de notre correspondant aux Etats-Unis.

L’Amérique aussi a ses gilets jaunes. Ici, ils portent des caquettes rouges. Les fameuses casquettes "Make America Great Again". Ce sont les supporters de Donald Trump.

Quel rapport? Les gilets jaunes français n’ont rien à voir avec Donald Trump. Comme les casquettes rouges américaines ne se soucient guère de la hausse des taxes sur le gazole.

Et pourtant. Il y a entre ces deux mouvements des similitudes qui méritent d’être soulignées. Comme si les gilets et les casquettes faisaient partie à des milliers de kilomètres de distance de la même famille, du même malaise.

En France comme en Amérique, on les retrouve principalement dans les zones rurales ou les zones périphériques, loin des grandes villes. La Virginie occidentale, c’est la Nièvre et le Wisconsin, ce sont les Côtes d’Armor. Des zones frappées par la désindustrialisation et le dépeuplement. En Amérique, ce sont des zones où les populations ont un fort sentiment d’abandon. Elles assistent en spectateurs à la formidable accélération des technologies, des modes de vie et des opportunités à New York et Los Angeles en ayant le sentiment d’avoir été oubliées. Oubliées et rabaissées. Dans le monde d’avant on pouvait mener une vie décente même si l’on avait quitté l’école un peu trop tôt. Aujourd’hui, les électeurs de Donald Trump tels que je les ai souvent rencontrés dans mes reportages s'estiment victimes d’une double peine. Les emplois disparaissent et il sentent que les "élites" leur font inconsciemment le reproche d’avoir manqué d’ambition d’avoir "seulement" voulu mener une vie simple et décente. Ce sentiment de mépris est à la fois le plus difficile à cerner et le plus puissant moteur de ces supporters de Donald Trump.

D’où cette méfiance instinctive pour tout ce qui vient d’en haut. Les casquettes rouges rejettent dans un même sac les partis traditionnels, les puissances de l’argent et les médias. Des médias qui en Amérique comme en France ne les ont pas vu venir. Elles rejettent même le langage des élites. Et leurs raisonnements. Toute complexité est soupçonnée d’être un nuage de fumée destiné à tromper les gens. D’où le succès des idées simples, souvent inexactes factuellement, mais qui prennent avec l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux les apparences de la vérité. 

En Amérique, les casquettes rouges n’étaient ni de gauche ni de droite, ni particulièrement politisées. Dans les états désindustrialisés, ce sont d’anciens électeurs de Barack Obama qui ont voté en masse pour Donald Trump. Cela aura été tout le génie de Donald Trump en 2016, avec quelques idéologues nationalistes et isolationnistes comme Steve Bannon, de capter un mouvement avant même qu’il n’apparaisse consciemment, comme un surfer qui prépositionne sa planche avant la vague. C’est une grosse différence et même la différence majeure entre les gilets et les casquettes. Les gilets jaunes n’ont pour l’instant rien à voir avec le monde de la politique, le nationalisme ou la xénophobie des trumpistes. Mais néanmoins, leur colère n’est pas unique. Elle n’est pas isolée. Elle est étonnamment proche de celle de leurs cousins d’Amérique. Cette crise n’est pas une crise strictement française. Elle vient de loin et quelle que soit la couleur du mouvement elle est là pour durer. 

Jean-Bernard Cadier, correspondant de BFMTV à Washington