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L'attentat du Bardo, ou comment recruter des jihadistes

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Erigée en modèle après la réussite de sa transition démocratique post-révolutionnaire, la Tunisie est aujourd'hui sous le choc. D'après notre éditorialiste Harold Hyman, le message de Daech avec cette attaque s'adresse aussi, et surtout, aux musulmans.

Encore un massacre. Un massacre clair pour des terroristes déterminés qui s'abattent sur la Tunisie. Si on lit la revendication de l'attaque, publiée sur un site spécialisé, tout commence avec une sourate, extraite du Coran: "Ceux qui croient qu'ils peuvent se cacher de la colère de dieu, Dieu leur envoie ceux qui vont répandre la peur dans leur cœur." 

Avec ce message, Daesh déforme le Coran pour justifier ses actes. Cela semble clair, surtout en regardant la totalité du verset qui traite d'un épisode de la vie du prophète, qui n'est pas une imprécation générale. "Ceux" désigne des personnes citées plus haut dans le verset. Ainsi, Daesh nous montre une fois de plus comment galvauder le Coran, activité pour laquelle cet "État islamique" est déjà connu.

D'après une traduction faite auprès d'un arabophone rompu à l'exercice, dans la revendication, Abou Mouqatel (le combattant) annonce que Damis (État islamique au Maghreb) dit comme suit:

"Cette attaque bénie de Dieu, a frappé le trou à rat des kafirs (les incroyants, NDLR) dans la Tunisie musulmane. C'est l'œuvre de nos chevaliers de l'Etat du Califat (Daoulat al khilafat) avec leurs armes, mitraillettes et grenades.

Ils ont attaqué le musée du Bardo dans le cœur du carré de sécurité de Tunis. 

Nos frères ont encerclé un groupe de citoyens de pays croisés. Les apostats leur avaient fait comprendre que la terre tunisienne est devenue une terre de fornication pour les mécréants, 

Cette opération lourde, bénie par Dieu, a abouti à la mort de dizaines de croisés et d'apostats. Les forces de sécurité n'ont eu raison de nos héros que lorsque les munitions sont venus à leur manquer. Que Dieu les accueille. 

À ceux qui asphyxient la Tunisie, attendez voir ce que nous vous ferons, et vous n'aurez aucune paix en terre islamique car nous avons des hommes qui ne se détourneront jamais de cette tâche." 

Que retenir de tout cela? L'absence quasi complète de message adressé aux occidentaux. En revanche, le message vise clairement les musulmans. Leur objectif serait donc une manœuvre pour attirer des volontaires. Daesh ne dit point qu'il avait tenté d'attaquer le Parlement, d'ailleurs très bien gardé.

À peine le musée rouvert, j'ai pu le visiter en 2013. Sans y voir beaucoup de touristes, ni de policiers. Les mosaïques étaient impressionnantes, et surtout informatives: on y voyait l'agriculture, la pêche, des scènes de vie. Des olives dans des bols, des légumes, des paniers, toutes choses visibles à l'identique aujourd'hui. Il y avait même quelques scènes mettant en scène des homosexuels, que le guide ne cherchait pas à masquer. La Tunisie romaine était comme elle était. Bref, un musée d'histoire de la civilisation tout court. 

Un terrorisme historiquement faible en Tunisie

Le fait que le musée se soit depuis lors rempli de touristes était un bon signe. L'économie pouvait repartir. Le tourisme est l'un des piliers de la Tunisie, à l'instar de l'Égypte et du Maroc, mais à la différence de l'Algérie. Le coup porté aujourd'hui au tourisme et à la culture en général est titanesque.

Le terrorisme en Tunisie a toujours été confiné à une partie infime de la population et surtout du territoire. Des assassinats de personnalités de gauche renommées en 2013, et un soulèvement le long de la frontière algérienne par des éléments d'al-Qaïda. Mais jusqu'à présent, ni la société, ni les visiteurs étrangers, ne se sont sentis menacés comme aujourd'hui. 

Désormais, l'atroce attentat contre un site touristique a fait de la Tunisie -pays le plus démocratique du monde arabe- une zone avec un important risque pour les touristes étrangers. Difficile de se relever pour la nation, l'État, le président, le peuple. Le défi est cependant symbolique: la démocratie versus la barbarie. Et le recrutement de Daesh va continuer, dans cette Tunisie qui a fourni un très gros lots de combattants djihadistes pour la Syrie.