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"Les gens pensent que nous avons apporté Ebola", déplore MSF

Au Liberia dans un centre de santé publique, on appose des affiches pour informer le public, ici le 31 juillet 2014

Au Liberia dans un centre de santé publique, on appose des affiches pour informer le public, ici le 31 juillet 2014 - -

En Afrique de l'Ouest, gravement touchée par le virus, en Europe où la crainte d'une contagion fait son chemin, Ebola fait peur. Si la peur n'évite pas le danger, on peut affirmer ici au sens propre du terme qu'elle le crée. Explications avec le docteur Brigitte Vasset, de Médecins sans frontières.

Avec au moins 1.300 cas et plus de 700 morts en Afrique de l'Ouest, l'épidémie actuelle de virus Ebola est sans précédent. Mais à cette réalité qui en soi est suffisamment préoccupante, viennent se greffer des peurs qui n'aident pas les équipes soignantes à lutter correctement contre l'épidémie. Des malades africains fuient littéralement ceux qui essayent de leur venir en aide. L'hostilité, comme le relatait le New York Times, est parfois manifeste envers Médecins Sans Frontières (MSF) ou la Croix Rouge.

Nous avons joint le docteur Brigitte Vasset, directrice adjointe du département médical de MSF, pour recueillir son sentiment sur l'émergence de ces craintes, même si elles ne sont évidemment pas comparables, en Afrique et en Europe.

> L'épidémie est-elle "hors de contrôle" en Afrique de l'Ouest?

En Afrique de l'Ouest, les gens meurent et on peut s'attendre à voir beaucoup, beaucoup plus de morts, car la situation est hors de contrôle. Nous (MSF) ne pouvons plus faire face, nous avons épuisé nos ressources humaines et matérielles, notamment les équipements de protection. Il faut qu'aujourd'hui d'autres gens soient formés au Liberia, en Guinée en Sierra Leone et qu'ils prennent le relais.

Chez MSF, la moitié de nos équipes ne sont pas des soignants, le centre d'isolation n'est que le sommet de l'iceberg, c'est ce qu'on voit à la télévision, mais ce n'est pas ça qui permet de couper le circuit de transmission.

> Est-il vrai que des villageois fuient ceux qui tentent de leur venir en aide?

Oui, je vous le confirme. Mais cela ne concerne que certains villageois, pas tous. C'est un problème habituel qu'on rencontre lors de toutes les épidémies d'Ebola. Mais là, c'est plus important encore, car jusqu'à maintenant, le virus n'était pas arrivé en Afrique de l'Ouest. Dès qu'ils entendent le mot "Ebola" qui signifie pour eux la "mort", les gens fuient. En mars, nous avons dû fermer un de nos centres à Macenta en Guinée, à l'endroit de premier foyer de la maladie, car on était caillassé. Les gens pensaient que c'était nous qui avions apporté Ebola.

> Ces peurs sont-elles la raison du regain de l'épidémie?

C'est bien la peur, qui en Afrique de l'Ouest, fait que l'épidémie est hors de contrôle. La Sierra Leone a connu en quelques semaines une explosion très importante du nombre de cas. Les gens fuient et contaminent leurs villages et leurs parents. Il y a encore des villages auxquels on ne peut accéder, où les gens ne veulent pas de nous.

Enormément de gens vont se cacher, ramènent leurs morts chez eux et contaminent leurs proches. Les funérailles jouent un rôle important dans la transmission, avec des rites, comme la toilette des morts, qui la favorisent. Le virus qui se transmet au contact des liquides corporels est très actif sur les cadavres.

> Les autorités locales ont-elles pris la mesure de la gravité de la situation?

Jusqu'à il y a peu, non. Il y a eu une réunion à Accra (NDLR: au Ghana) il y a un mois avec sur le papier tout un panel de mesures, tout allait bien se passer. En fait, rien ne s'est passé. Ça ne fait que deux jours que les gouvernements ont pris des décisions efficaces, comme la fermeture des frontières et des écoles au Liberia, l'instauration d'un état d'urgence en Sierra Leone.

Aujourd'hui Madame Chan, la directrice de l'OMS tient une réunion très importante avec tous les chefs d'Etat des pays concernés (NDLR: à Conakry en Guinée, ce vendredi) et demande une aide de 100 millions de dollars pour soutenir ces quatre pays. C'est bien, mais il faut que ça se traduise très, très, rapidement en actions.

> L'épidémie a-t-elle été sur le point d'être circonscrite, il y a quelques mois?

Il y a un mois et demi, deux mois, les cas étaient en nette diminution, tant en Guinée qu'au Liberia et seuls quelques cas étaient recensés en Sierra Leone. Mais une flambée d'épidémie a frappé la Sierra Leone ces dernières semaines, car les mesures administratives et d'informations des populations n'ont pas été prises.

Pour couper la transmission, il faut absolument suivre tous les gens qui ont été en contact avec quelqu'un de malade, ce qui n'est pas aujourd'hui fait correctement.

> Doit-on craindre une propagation de l'épidémie hors de l'Afrique?

Le risque qu'une personne infectée, mais pas encore malade arrive quelque part en Europe, était proche de zéro mi-mars. Il est aujourd'hui un tout petit peu supérieur. S'il reste faible, il n'est pas nul. Lorsque l'on a été contaminé on va développer les symptômes entre deux et quinze jours après. Tant qu'on n'a pas de symptômes, on n'est pas contagieux. En Europe, quand on a de la fièvre on va voir un médecin. Les hôpitaux sont prêts à recevoir ce type de cas, ce qui fait que la transmission serait coupée très, très, vite.

> Le médecin qui va ausculter la personne atteinte ne risque-t-il pas de contracter Ebola?

Ça ne saute pas à la figure. Les médecins sont sensibilisés et si quelqu'un explique qu'il revient du Liberia, de la Serra Leone ou de la Guinée, ils vont prendre leurs précautions. Il suffit simplement de mettre des gants, ce qu'un médecin est censé faire, pour ne pas être contaminé.

Le médecin saura diriger la personne suspecte, - elle peut aussi n'avoir que la grippe- vers tel ou tel service d'infectiologie où sera mis en place un dispositif d'isolation, d'après ce que j'ai lu du ministère de la Santé français.

Propos recueillis par David Namias