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Affaire Khashoggi: une partie de la famille royale saoudienne s'oppose à l'accession au trône du prince héritier

Mohamed Ben Salman

Mohamed Ben Salman - BANDAR AL-JALOUD / Saudi Royal Palace / AFP

L'affaire Khashoggi cause un dommage politique conséquent au prince héritier Mohamed Ben Salman, soupçonné d'avoir commandité l'assassinat du journaliste. A présent, certains membres de la famille royale se liguent contre lui et veulent l'empêcher de succéder à terme à son père.

"Il est plus grand mort que vivant!" se serait exclamé selon la tradition le roi de France Henri III devant le cadavre de son rival le duc de Guise, exécuté sur sa volonté. Mohamed Bin Salman, 33 ans, prince héritier de l'Arabie saoudite, pourrait aujourd'hui employer la formule après l'assassinat, qu'il est fortement soupçonné d'avoir commandité, celui du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien d'Istanbul le mois dernier. L'élimination sordide du reporter lui cause, en effet, de bien plus grands dommages politiques que ses articles passés.

A présent, selon le site de Reuters, certains membres de la famille royale se coalisent pour l'empêcher de monter sur le trône d'Arabie saoudite après la mort de son père, le souverain régnant Salman Ben Abdelaziz. 

Un conseil pour court-circuiter la succession 

Mais, si le nombre des opposants familiaux à Mohamed Ben Salman se compte en dizaines, ceux-ci ne devraient pas bouger dans l'immédiat, plus exactement, le déclenchement des hostilités et la marginalisation de Mohamed Ben Salman devraient attendre la disparition du monarque. En effet, les détracteurs du prince héritier ne croient pas que le roi puisse se détourner de son fils préféré. 

Seulement la volonté du défunt chef d'Etat ne suffit pas à installer un roi sur le trône de Riyadh. Encore faut-il que le Conseil d'allégeance, composé de 34 individus, donne son aval. Et c'est là que les adversaires du dynaste se promettent de passer à l'action. Bloquer l'avènement de Mohamed Ben Salman implique cependant d'avoir son idée sur le remplaçant. De ce côté-là, chez les Saoud, on craint davantage le trop-plein que le néant: selon les estimations, la famille régnante compte 15.000 membres. Cette profusion peut favoriser un changement d'héritier, Mohamed Ben Salman étant devenu prince héritier lui-même en juin 2017 en écartant son cousin Mohamed Ben Nayef, 59 ans, à qui le royaume était jusque-là destiné. 

Remplacer le fils par le frère 

Les adversaires de Mohamed Ben Salman ont déjà jeté leur dévolu sur une solution interne au Conseil d'allégeance: Ahmed Ben Abdelaziz, 76 ans, dernier frère (et non demi-frère) du roi. Ce choix aurait tout d'abord pour vertu de revenir à la transmission traditionnelle du pouvoir en Arabie saoudite. Les six monarques qui se sont succédé à la tête du pays depuis la mort d'Ibn Saoud étaient tous des fils de ce dernier, le roi Salman compris. Et puis Ahmed Ben Abdelaziz dispose d'autres atouts: connu pour avoir peu d'affection pour son neveu, et pour avoir essayé d'entraver son ascension en se prononçant contre lui au sein du Conseil d'allégeance en 2017, il peut s'appuyer sur de nombreux soutiens. Ainsi, selon des sources citées par l'agence de presse britannique, les services de sécurité se rangeront derrière lui s'il fait l'objet d'un consensus au sein de la famille royale, et il a les faveurs de certaines puissances occidentales. 

La position des Etats-Unis est ici déterminante, et des conseillers américains ont déjà prévenu les Saoudiens que leur nation se tiendrait aux côtés du prince Ahmed. Si Donald Trump n'a pas encore lâché Mohamed Ben Salman, dans l'attente d'un rapport accablant de la CIA à son encontre sur sa responsabilité dans l'assassinat de Jamal Khashoggi, ce dernier a de toute façon perdu de sa superbe par-delà l'Atlantique. Et la mort du journaliste n'est pas le seul motif de ce refroidissement: les Américains reprochent à Mohamed Ben Salman d'avoir demandé au ministère de la Défense de réfléchir à l'achat d'armes russes. 

Dans ce feuilleton fait de conjurations multiples, chacun semble avoir d'excellentes raisons de clore le chapitre Mohamed Ben Salman, le forfait sanglant d'Istanbul n'apparaissant plus que comme un noble prétexte. Ainsi, ses adversaires au sein de sa famille ne lui pardonnent pas, quant à eux, sa progression express dans la hiérarchie, et surtout sa manière de mettre au rancart certains membres de la dynastie. Une fois numéro deux du royaume, il avait fait arrêter une trentaine de princes et les avait expropriés, sur fond d'affaires de corruption. 

Partager pour mieux régner? 

La cause est donc entendue? Pas tout à fait, d'autres options, permettant d'apaiser les altesses lésées sans démettre l'héritier, sont encore envisageables. Frank Gardner, journaliste pour la BBC, a expliqué samedi dans une vidéo qu'il ne croyait ni au statu quo ni au débarquement de Mohamed Ben Salman:

"Je pense qu'il serait très surprenant et extrêmement spectaculaire qu'il soit rétrogradé purement et simplement. Le plus probable est qu'il conserve titres, prestige. Il est toujours le fils préféré de son père. Mais certaines de ses prérogatives vont être discrètement confiées à d'autres. A tout le moins, davantage d'altesses royales plus âgées vont être intégrées au processus de décision". 

Le journaliste a poursuivi: "Et au lieu du règne d'un seul, comme depuis juin 2017, on va en revenir à un partage du pouvoir plus traditionnel en Arabie saoudite. Et ça stabilisera un peu le pays, le rendra plus prévisible et il se fera moins d'ennemis". Se faire moins d'ennemis: enfin un objectif commun au prince héritier et à l'ensemble de la monarchie. 

Robin Verner