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Les anciennes décharges, une pollution ignorée

Photo prise le 12 mai 2011, montrant une imposante montagne de déchets d'une dizaine de mètres à Limeil-Brévannes, dans le Val-de-Marne

Photo prise le 12 mai 2011, montrant une imposante montagne de déchets d'une dizaine de mètres à Limeil-Brévannes, dans le Val-de-Marne - Jacques Demarthon-AFP

De nombreuses anciennes décharges communales enfouies sont laissées à l'abandon. Si quelques mesures de mise en sécurité ont pu être prises, la question de la pollution des sols et des sous-sols se pose. Sans compter que des déchets de toutes sortes y ont été enfouis, sans évaluation quant à leur éventuel impact sur l'environnement.

Au Grand-Village-Plage, sur l'île d'Oléron, une ancienne décharge installée à proximité de la plage dans un trou d'obus de la Seconde Guerre mondiale recrache depuis plusieurs années des déchets.

"Elle apparaît au fur et à mesure sous l'effet de l'érosion et du recul du trait de côte", indique le maire, Patrice Robillard. "Pour l'instant, l'érosion n'étant pas importante, il n'y a pas de nécessité de faire de gros travaux."

Selon l'élu, la décharge qui se déverse progressivement sur la plage mesurerait une dizaine de mètres de largeur sur 30 de profondeur. "Un filon étroit" de déchets qui contiendrait des ordures ménagères. Pour Patrice Robillard, l'ancienne décharge ne représente ni danger ni urgence. Mais le site, fermé au milieu des années 70, n'a pas été sondé ni n'a fait l'objet d'un diagnostic environnemental.

Le principal risque, avec ces anciennes décharges enfouies dont le nombre reste difficile à évaluer, c'est une pollution de l'eau. C'est ce qu'il s'est passé à Entressen, à Istres, dans les Bouches-du-Rhône. En activité depuis 1912, cette décharge à ciel ouvert a fermé un siècle plus tard. Les riverains ont découvert que les cours d'eau étaient envahis de déchets plastique. La nappe phréatique a été polluée par les lixiviats, les liquides produits par la percolation de l'eau à travers les déchets en dégradation. Des aménagements ont été réalisés afin d'isoler les détritus, drainer et capter ces lixiviats. Mais la décharge, à l'époque la plus grande d'Europe, n'a pas été vidée.

Pas de suivi ni d'études environnementales

Selon un chercheur du CNRS qui souhaite garder l'anonymat, la majorité de ces anciennes décharges ne font pas l'objet d'un suivi particulier ni d'études d'impacts sanitaires ou environnementaux. Du moins de manière officielle. Selon le scientifique, il existerait des cartographies, département par département, recensant les différentes pollutions selon leurs origines, dont celles issues des décharges. Mais classées comme documents de travail, elles sont interdites de publication.

Il existe pourtant une carte de la France polluée. Le Basias dresse ainsi la liste de près de 260.000 "anciens sites industriels et activités de services susceptibles d'être pollués". Son objectif: "en conserver la mémoire et fournir des informations utiles aux acteurs de l'urbanisme, du foncier et de la protection de l'environnement", comme l'assure le ministère de l'Environnement

Un autre registre existe: le Basol, qui recense les sites actifs "appelant à une action des pouvoirs publics", 6.442 sites au total, décharges comprises. Dans 70% des cas, une pollution des sols ou d'une nappe d'eau souterraine est constatée. Parmi les polluants les plus présents: hydrocarbures, arsenic, chrome, cuivre et solvants halogénés. Le registre, consultable en ligne, précise:

"Un site pollué est un site qui, du fait d'anciens dépôts de déchets ou d'infiltration de substances polluantes, présente une pollution susceptible de provoquer une nuisance ou un risque pérenne pour les personnes ou l'environnement. Ces situations sont souvent dues à d'anciennes pratiques sommaires d'élimination des déchets, mais aussi à des fuites."

"On y a mis tout et n'importe quoi"

Selon Marie-Dominique Loÿe, ancienne maître de conférence à l'École normale supérieure et spécialiste de l'environnement, toutes les décharges ne présentent pas les mêmes risques.

"Tout dépend de l'âge de la décharge qui pourra donner une idée de ce qui a été mis dedans. Jusqu'aux années 50-60, elles posent moins de problèmes car il n'y avait pas encore de déchets dangereux comme les piles, l'électronique, les hydrocarbures. On y stockait de la vaisselle, des vieux meubles ou des matières organiques, inertes. À titre d'exemple, la butte des Copeaux du Jardin des plantes de Paris est un ancien dépotoir du Moyen Age recouvert de terre."

Après cette époque et avec l'irruption du plastique, des solvants, et de l'électroménager, les décharges ont changé de nature. "On y a mis tout et n'importe quoi", ajoute l'enseignante.

"Ils ont pourri et maintenant ils crachent leur jus"

Ces déchets laissés à l'abandon inquiètent. À Nesmy, un petit village de Vendée, des habitants pointent une ancienne décharge, fermée depuis une quinzaine d'années. Selon eux, les écoulements suspects constatés dans les champs et points d'eau aux alentours seraient le résultat d'une contamination des sols par des hydrocarbures qui y auraient été enfouis.

"C'est un trou de dix mètres de profondeur sur un hectare. Cela fait comme une piscine", indique Alain Pineau, fondateur de l'Association pour la transparence de l'eau. "Quand il pleut, ça déborde et ça se diffuse dans le sous-sol. Tous les bidons qui se trouvaient sous plusieurs mètres d'ordures n'ont pas été déterrés. Ils ont pourri et maintenant ils crachent leur jus."

Mais selon le maire de Nesmy, tous les produits dangereux ont été retirés depuis plusieurs années et les liquides suintant en surface seraient causés par l'argile présente dans le sous-sol. 

"Reprofiler", mais pas vider

Les scientifiques s'accordent sur la difficulté du processus de dépollution. "Le mieux, c'est évidemment que le tout soit excavé et trié, mais cela représente des coûts énormes", ajoute Marie-Dominique Loÿe. "Parfois, certains ont considéré que le sous-sol argileux offrait une étanchéité suffisante. Mais à long terme, on ne sait pas ce que ça donne." Pour la plupart des anciennes décharges qui ont fait l'objet d'une mise en sécurité -on parle de moins en moins de dépollution- différents scénarios ont été mis en œuvre. Plusieurs mètres de terre pour recouvrir le site végétalisé, une couche de glaise répandue à la surface de la décharge, ou une géomembrane pour confiner les matériaux polluants.

Les autorités ont jugé l'une de ces solutions insuffisantes à Nans-les-Pins, dans le Var. L'ancienne décharge municipale, située à proximité d'une source alimentant la commune en eau potable, avait été recouverte d'une montagne de terre en vue de végétaliser le site. Mais à la suite de la mobilisation d'une association, la commune a été contrainte par arrêté préfectoral de réaliser des travaux de "reprofilage" pour réhabiliter le site, afin qu'il puisse retrouver "son état initial". En revanche, il n'a pas été question de vider la décharge. L'arrêté précise que si des déchets "non inertes et/ou de contamination des terres" sont découverts au cours des travaux, ils "devront être éliminés dans des filières autorisées". Évoquant donc, sans la nommer, une possible pollution.

Un écoquartier sur une ancienne décharge

Un autre problème se pose: l'avenir de ces sites une fois réhabilités. À l'exemple de l'écoquartier créé à Limeil-Brévannes, dans le Val-de-Marne, sur le site d'une ancienne décharge de l'Assistance publique des hôpitaux de Paris. Quelque 150.000 m3 de déchets s'y sont accumulés en toute illégalité. Aujourd'hui encore, ses habitants n'ont pas le droit de cultiver un potager dans leur jardin ni de puiser de l'eau, alors que le site a pourtant été en partie dépollué. Une école devait voir le jour, mais les autorités ont refusé le projet par mesure de précaution. 

"Reconquérir des friches industrielles et des endroits dévastés, ce n'est pas complètement imbécile", remarque l'avocat François Braud, spécialiste du droit de l'environnement et de l'urbanisme. "Cela évite de laisser perdurer des verrues et de consommer davantage d'espaces naturels. Mais réhabiliter ces endroits pour en faire des habitations, c'est prendre des risques considérables. Est-il raisonnable de prévoir un usage futur sur quelque chose que l'on maîtrise mal? C'est la roulette russe."

Ces options de mise en sécurité des anciennes décharges ne sont qu'un pansement, pour Marie-Dominique Loÿe. "À terme, cela n'est pas forcément suffisant. S'il y a beaucoup d'encombrants et avec la végétalisation, une forte pression peut percer cette membrane. Et le problème n'est pas tant en surface mais en profondeur. Si à proximité du site se trouve une prise d'eau, des jus peuvent contaminer les aquifères. Ils jouent avec le feu." Selon la spécialiste, les éléments les plus néfastes sont les métaux lourds qui ne se dégradent pas, comme le mercure, plomb, cadmium, ou les composés organiques toxiques persistants tel le pyralène

Une solution naturelle pour certains sites

C'est pour cela que Claude Grison, chercheuse au CNRS et directrice du laboratoire chimie bio-inspirée et innovations écologiques de Montpellier, a mis au point une technique innovante: l'écocatalyse, afin de réduire la présence de ces métaux. La scientifique, qui a reçu la médaille de l'Innovation du CNRS pour cette invention, a trouvé le moyen de dépolluer certains sols grâce à l'utilisation de plantes.

"Il peut exister une solution naturelle pour certains sites miniers. Certaines plantes peuvent absorber des métaux lourds, comme le plomb, le cadmium ou le zinc. Elles séquestrent ces métaux dans leurs feuilles. C'est une forme de confinement naturel. Les feuilles peuvent ensuite être réemployées en chimie fine, ce qui pourrait remplacer le minerai de demain."

À Saint-Laurent-le-Minier, dans le Gard, des taux de zinc 500 à 800 fois supérieurs aux normes ont été enregistrés. Le site pourrait revenir à des mesures analogues à ce qu'elles étaient avant que la mine n'entre en activité en une cinquantaine d'années. Une période assez courte compte tenu de la pollution aux métaux lourds qui, elle, est éternelle.

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois Journaliste BFMTV