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Faut-il craindre l'arrivée des "nouveaux OGM" dans nos assiettes?

Un tracteur portant le drapeau du syndicat de la FNSEA détruit un champ de cultures OGM en 2014.

Un tracteur portant le drapeau du syndicat de la FNSEA détruit un champ de cultures OGM en 2014. - Pascal Pavani - AFP

L'arrivée sur le marché d'aliments produits à partir de nouveaux organismes génétiquement modifié fait polémique. Ces nouvelles variétés sont issues d'une méthode de mutation génétique innovante.

Les organismes génétiquement modifiés (OGM) n'ont pas fini de faire parler d'eux. Alors que l'Europe est déjà divisée sur l'opportunité ou non de cultiver les OGM tels qu'ils sont réglementés depuis 2001 – la France fait partie des pays qui ont interdit leur culture –, de nouvelles variétés, qualifiées par certains de "nouveaux OGM", arrivent sur le marché. 

Il s'agit d'une des NPBT, pour New Plant Breeding Techniques, autrement dit des variétés de plantes, céréales, fruits ou légumes issues d'une nouvelle technique de modification génétique: la mutagénèse ciblée.

Aujourd'hui, huit associations – dont les Amis de la Terre, France Nature Environnement, Greenpeace et la Confédération paysanne – se mobilisent pour qu'elles soient reconnues comme des OGM et qu'elles relèvent ainsi des mêmes interdictions. Quelle est cette nouvelle technique? Pourquoi la classification des produits qui en sont issus fait-elle débat et comment réagissent scientifiques et associations? Décryptage.

Mutagénèse chimique et mutagénèse ciblée

A l'origine, la mutagénèse est un processus naturel qui se fait à chaque reproduction d'une plante et qui change les plantes au fil des décennies voire des siècles. Il correspond aux mutations que subissent les êtres vivants sous l'influence des rayons ultraviolets du soleil, ou de la radioactivité présente dans la nature.

Pour optimiser l'agriculture industrielle, ce processus est reproduit artificiellement en laboratoire et amplifié depuis des décennies. C'est ce qu'on appelle la mutagénèse chimique: les plantes sont exposées à des agents chimiques ou physiques, dans le but de provoquer des centaines de mutations et de pouvoir ainsi repérer les plus bénéfiques: résistance à un herbicide, croissance plus rapide, tolérance à la sécheresse.

Or, depuis trois à quatre ans, une nouvelle méthode de mutagénèse dite ciblée a vu le jour. Le principe est d'introduire dans la cellule végétale un enzyme, qui coupe le génome à un endroit prédéterminé, forçant alors la cellule à se réparer, ce qui peut entraîner des mutations. C'est l'effet recherché.

Les NPBT, des OGM comme les autres?

La question qui préoccupe aujourd'hui scientifiques et décideurs politiques est la suivante: les variétés issues d'une mutagénèse ciblée doivent-elles être considérées comme des OGM?

Pour bien comprendre le débat, rappelons qu'un OGM est un organisme qui a été modifié par une méthode dite de la transgénèse, c'est-à-dire qu'on y a introduit un gène étranger. Ainsi jusqu'à présent, les variétés modifiées par une mutagénèse chimique n'étaient pas considérées comme des OGM par l'Union européenne, puisqu'il n'y avait pas de nouvel ADN introduit, seulement l'action d'un processus chimique. 

Mais avec la mutagénèse ciblée, le classement comme OGM ou non est moins évident, comme l'explique Peter Rogowsky, chercheur à l'Ecole normale supérieure de Lyon pour le compte de l'Inra (Institut national de la recherche agronomique): 

"La question se pose selon que l'on regarde le processus ou le produit final. Si l'attention se porte sur la manière dont la modification génétique a été faite, effectivement, on s'approche davantage d'un OGM puisqu'il y a eu introduction d'un corps étranger. Mais le produit final ressemble davantage à celui obtenu par mutagénèse chimique, dont les variétés sont exemptées de la réglementation OGM."

Si ce scientifique estime qu'une variété issue d'une mutagénèse ciblée ne ressemble pas tant à celles classées OGM, c'est parce que l'enzyme n'est introduit que de manière temporaire: une fois que la plante a muté comme voulu, on retire l'enzyme. Son génome a donc subit une évolution, pas une transformation pérenne.

Une classification déterminante

Ce débat très technique et scientifique n'en est pas moins crucial pour notre agriculture et nos assiettes. Si les plantes issues de la mutagenèse ciblée sont reconnues comme des OGM, beaucoup de pays interdiront leur culture et tous les aliments qu'elles permettront de produire seront étiquetés OGM. Une solution regrettable, selon Peter Rogowsky, qui exprime là son point de vue strictement personnel:

"La mutagénèse ciblée permet de mieux maîtriser les changements subis par le génome par rapport à celle chimique, qui produit bien plus de mutations dans le génome que celle cherchée. Imposer à la mutagenèse ciblée une réglementation aussi contraignante que celle des OGM pourrait donc revenir à se priver d'une réelle avancée."

Pour Peter Rogowsky, les variétés ainsi produites ne présentent pas plus de danger pour les consommateurs que les variétés produites par mutagenèse classique.

Un point de vue que ne partagent pas les huit associations qui tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme. Pour les Amis de la Terre, France Nature Environnement, Greenpeace et la Confédération paysanne notamment, les NPBT doivent être classés comme OGM, y compris celles produites pas mutagénèse ciblée, car sans cela, pas d'information du consommateur.

Dans un communiqué publié par la Confédération paysanne, l'argument avancé par les promoteurs des NPBT, à savoir que la plante produite sera in fine quasi semblable à celle naturelle, est par ailleurs présenté comme posant un véritable problème de transparence et de traçabilité. Sans compter le manque d'évaluation des risques sanitaires, environnementaux et socio-économiques que ces produits pourraient représenter à long terme. Pour toutes ces raisons, les associations mobilisées veulent que les NPBT soient reconnues comme des OGM. Un garde-fou nécessaire selon elles.

Le Haut conseil en biotechnologie sous pression

Leur mobilisation a pris un nouveau tournant avec une manifestation organisée ce mercredi devant l’école AgroParisTech, à Paris, où devaient se réunir les membres du Haut Conseil des biotechnologies (HCB). Alors qu'elles sont membres du Comité économique, éthique et social (Cees) du HCB, les huit associations voulaient porter le débat auprès du grand public.

C'était aussi l'occasion pour elles de mettre le HCB sous pression, afin que celui-ci respecte bien "la pluralité du débat" et tienne compte de tous les avis scientifiques exprimés sur le sujet. Organisme créé en 2009 pour développer une expertise à l’intention des pouvoirs publics sur les nouvelles technologies, et donc les OGM, le rapport du HCB aura une position décisive. C'est sur son avis que le gouvernement français va s'appuyer pour décider de la position qu'il va soutenir auprès de l'Europe. Avis qui comptera, comme ceux des autres Etats membres, dans la décision finale que prendra la Commission européenne en matière de réglementation.

Ma. G.