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Comment la cigarette est devenue indésirable à la plage

Une plage sans tabac à Ajaccio en 2018

Une plage sans tabac à Ajaccio en 2018 - Pascal Pochard-Casabianca-AFP

De plus en plus de municipalités prennent des arrêtés interdisant le tabac sur leurs plages. Le bannissement dépasse même les frontières des bords de mer. Car les enjeux sont considérables pour la santé humaine mais aussi l'environnement.

Le tabac tabou à la plage? Alors que la France compte près de 16 millions de fumeurs, selon Tabac-info-service, la cigarette est en passe de devenir persona non grata en bord de mer. Aujourd'hui, il existe quelque 60 plages qui bannissent la cigarette sur tout le littoral français, selon la Ligue nationale contre le cancer qui a créé le label "plage sans tabac". On peut ainsi citer La Rochelle, Royan, Biarritz, Mimizan, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, le Grau-du-Roi, Saint-Malo, Ouistreham ou encore Propriano et Ajaccio.

Un enjeu de santé publique

La toute première plage non-fumeur a vu le jour en 2011 à La Ciotat, suivant l'exemple de New York qui interdisait à la même époque le tabac dans les lieux de plein air - notamment ses 1700 parcs, 22 kilomètres de plages et quartiers piétonniers comme Times Square. L'année suivante, c'était la plage du Centenaire à Nice, sur la Promenade des Anglais, qui faisait de même.

"Près de 80% des fumeurs veulent arrêter, ils ont conscience de leur dépendance et de la difficulté que cela représente, pointe Emmanuel Ricard, délégué à la prévention au sein de la Ligue nationale contre le cancer, pour BFMTV.com. Chez un ancien fumeur, la simple vision d'un autre fumeur peut donner envie d'allumer une cigarette. Ils doivent pouvoir trouver des espaces sans sollicitation."

L'association rappelle que le tabac est la première cause évitable de mortalité en France et responsable de plus de 78.000 morts par an. Si l'ambition est ainsi de donner un coup de pouce aux futurs repentis du tabac, le but est aussi d'éliminer l'exposition au tabagisme passif et de réduire l'initiation. Car l'urgence, selon Emmanuel Ricard, est de protéger les enfants alors qu'un jeune de 15 à 19 ans sur trois fume.

"Au début, il y avait de fortes réticences aux plages sans tabac, mais elles sont tombées en axant l'argumentaire sur les enfants. On leur doit une exemplarité. Sans compter qu'un enfant dont l'entourage fume a une probabilité supplémentaire à lui-même fumer plus tard. Il y a une vraie contamination sociale."

Un déchet dangereux

En plus des questions de santé publique, l'interdiction de la cigarette répond à des enjeux environnementaux. Début juin, trois plages de Marseille ont ainsi banni le tabac. L'arrêté municipal précise que l'objectif est de "protéger les non-fumeurs des dangers du tabagisme passif" mais aussi "préserver le littoral des déchets".

Chaque année, 20 à 25.000 tonnes de mégots sont jetés dans la nature en France, indique le ministère de la Transition écologique. "Le filtre contient plusieurs milliers de substances chimiques (acide cyanhydrique, naphtalène, nicotine, ammoniac, cadmium, arsenic, mercure, plomb) dont certaines sont toxiques pour les écosystèmes; un mégot jeté par terre et emporté par les eaux aura toutes les chances de rejoindre les mers et les océans". C'est le déchet plastique le plus retrouvé sur les plages juste après les bouteilles en plastiques.

Une problématique à laquelle Thierry Lerévérend, directeur de l'association Teragir, qui accompagne des projets de développement durable, est régulièrement confronté.

"Jeter son mégot, c'est un geste culturellement installé, regrette-t-il pour BFMTV.com. On s'imagine qu'emporté dans le caniveau, il sera récupéré en station d'épuration. Mais c'est faux. Si certains égouts unitaires emportent les eaux pluviales avec les eaux usées vers les stations d'épuration, d'autres égouts séparatifs ne traitent pas les eaux de pluie et les rejettent directement vers les cours d'eau." 

"Jeter un mégot par terre, ce n'est ni un geste normal ni anodin"

L'association Surfrider, qui œuvre en faveur de la protection de l'océan, organise régulièrement des "initiatives océanes", des opérations de ramassage des déchets. Le mégot arrive systématiquement en tête. L'année dernière à Paris, aux abords du bassin de La Villette, 23.000 mégots ont été ramassés en seulement une heure et demie.

Pour Diane Beaumenay, chargée de mission européenne pour Surfrider, la première solution reste la sensibilisation. "On peut aussi mettre à disposition des cendriers de poche, ou encore interdire de fumer sur les plages, explique-t-elle pour BFMTV.com. Mais il faut avant tout expliquer que jeter un mégot de cigarette par terre, ce n'est ni un geste normal ni anodin. Sans sensibilisation, il est difficile de changer les comportements."

Un seul mégot peut polluer jusqu'à 500 litres d'eau et être ingéré par les animaux marins. Pour qu'il se dégrade dans la nature, il faut compter plusieurs années, selon le milieu. "En réalité, un mégot se fragmente, se décompose et dissémine sa pollution impactant la faune, la flore et les eaux, ce qui provoque une pollution chimique, poursuit Diane Beaumenay. Ses microparticules de plastique ne disparaissent jamais."

Thierry Lerévérend, de Teragir, en appelle quant à lui à la responsabilité de chacun. "Les Français ne sont pas de mauvaises personnes mais il y a une vraie prise de conscience à avoir", déclare-t-il. "On ne peut pas mettre un cendrier derrière chaque fumeur. La seule solution est que chacun rapporte son mégot."

1570 "espaces sans tabac"

Il n'y a pas que les plages qui interdisent la cigarette. Début juin, 52 espaces verts parisiens ont ainsi banni le tabac, soit 10% des parcs et jardins de la capitale. L'année dernière, Strasbourg a été la première ville à interdire la cigarette dans tous ses parcs et jardins publics.

Au total, la Ligue nationale contre le cancer comptabilise 1570 "espaces sans tabac" dans 41 départements, des parcs aux parcours de santé en passant par les entrées d'établissements scolaires ou les espaces extérieurs d'hôpitaux. Le bannissement du tabac est bel et bien en hausse, assure Emmanuel Ricard, "avec un effet boule de neige". Son objectif: "dénormaliser" le tabagisme dans les espaces publics et rompre le lien entre les loisirs et le tabac. La Ligue nationale contre le cancer vise la mise en place de 3000 de ces espaces d'ici la fin 2020.

Pour Gérard Audureau, président de l'association Les Droits des non-fumeurs, le bannissement de la cigarette répond à une tendance de fond. "Cela concerne tous les espaces extérieurs où l'on a vocation à cohabiter, que ce soit les terrasses de café, les abribus ou les gradins dans les stades, remarque-t-il pour BFMTV.com. Et puis l'intolérance à la fumée de cigarette est de plus en plus grande. Et l'on commence à se rendre compte que c'est agréable de pouvoir respirer tranquillement."

Son association est actuellement en train de réactualiser le site et l'application "Ma terrasse sans tabac", lancés en 2017 par Marisol Touraine à l'époque ministre des Solidarités et de la santé. Ces plateformes listent bars et restaurants proposant un espace extérieur entièrement non-fumeur.

Changer le regard sur la cigarette

"Il suffit d'un seul fumeur pour que toute une terrasse fermée, notamment l'hiver, devienne irrespirable. De plus en plus de restaurateurs prennent ainsi conscience du problème, assure Gérard Audureau. En proposant des terrasses non-fumeurs, ils ne vont pas perdre de clientèle, c'est une idée préconçue. Ils vont même en gagner. La convivialité ne naît pas du tabac."

Il accuse les industriels du tabac d'avoir instillé des décennies durant l'idée selon laquelle la norme, c'est de fumer. "Il faudra des générations pour démonter cette construction". Emmanuel Ricard, de la Ligue contre le cancer, partage la même analyse.

"L'image du tabac est associée au plaisir, dénonce-t-il. Pourtant, les toutes premières cigarettes sont rarement agréables, il faut même se forcer. Fumer serait synonyme de liberté, de moment de détente, de pause. Mais ce ne sont que des arcs-réflexes qui ont été historiquement imposés. Nous ne voulons pas stigmatiser le fumeur, mais changer le regard."
Céline Hussonnois-Alaya