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"The Julie Project", ou comment Darcy Padilla a photographié la même femme pendant 18 ans

Julie, 18 ans, avec sa première fille Rachel, de huit jours. Julie est séropositive. "Rachel m'a donné une raison de vivre." Les services sociaux l'emmèneront en 1998 pour la protéger du nouvel ami de Julie.

Julie, 18 ans, avec sa première fille Rachel, de huit jours. Julie est séropositive. "Rachel m'a donné une raison de vivre." Les services sociaux l'emmèneront en 1998 pour la protéger du nouvel ami de Julie. - Darcy Padilla

INTERVIEW - La photographe américaine a mené un travail de 18 ans sur la vie d'une jeune séropositive de San Francisco, qu'elle a suivi jusqu'à sa mort, en 2010.  Ce projet a été primé à plusieurs reprises et exposé en 2013 au festival de photojournalisme Visa pour l'image.  Darcy Padilla, de passage en France pour Paris Photo, a accepté de nous raconter cette oeuvre, sortie chez La Martinière et 6 Mois sous le titre de Family  Love.

Avec Darcy Padilla, "travail au long cours" est une expression qui prend tout son sens. La photographe de l'agence VU' rend compte depuis vingt ans de la précarité aux Etats-Unis dans ce qu'elle a de plus radical, depuis l'univers carcéral jusqu'aux malades du sida des quartiers mal famés de San Francisco.

Le 28 janvier 1993, elle rencontre une jeune fille dans un hall d'hôtel qui sert de dépendance aux hôpitaux surchargés. A ce moment là, elle ne sait pas que Julie va devenir le personnage principal d'un travail qui n'est toujours pas clos, et qu'elle désigne d'un générique "The Julie Project".

Darcy a accompagné Julie 18 années durant, a suivi son histoire jusqu'à sa mort dans une maison en Alaska. Journaliste devenue amie, elle a illustré la vie de Julie comme un symbole de la destinée de la strate la plus pauvre du pays. La mort, la drogue, la pauvreté, la maladie, la violence, et surtout la séparation de ses enfants: tout ce qui fait le quotidien de ceux qui doivent se débattre pour se maintenir. 

De cet accompagnement obstiné sont nées des milliers de photographies: intimes mais sans complaisance, justes, terriblement touchantes. Ces images ont reçu de nombreux prix prestigieux comme le prix Eugene Smith pour la photographie humaniste. Elles ont été rassemblées dans un ouvrage coédité par La Martinière et la revue 6 Mois intitulé Family Love, et accompagné d'un texte d'Emmanuel Carrère.

Ce livre porte bien son nom. Il ne s'agit pas d'une accumulation d'images spectaculaires et toujours plus tristes, destinées à créer de l'émotion. Elles sont un passeport pour toucher le cœur de Julie: ses drames, bien sûr, mais aussi ses espoirs, et l'amour qu'elle porte et qui est, sans doute, ce qui lui a permis de résister. A l'occasion de sa venue à Paris pour la foire Paris Photo, Darcy Padilla a accepté de raconter ce projet unique à BFMTV.com.

"Family Love" est édité par La Martinière et "6 mois"
"Family Love" est édité par La Martinière et "6 mois" © Darcy Padilla ; La Martinière

Comment s’est passée la rencontre?

En 1993, je travaillais sur un hotel, l’Ambassador, situé dans le district Tenderloin de San Francisco, une zone très pauvre de la ville. Il était occupé par des hommes, des femmes et quelques transgenres. La majorité avaient le sida. Pendant un an, je suivais différentes personnes, et une fois, dans le hall, j’ai vu Julie, son bébé dans ses bras, avec Jack. Ça m’a surprise car je n'avais encore jamais vu de famille ici et je me suis dit: "Oh, c'est vraiment intéressant de voir une si jeune famille vivre dans cette situation.” Ils étaient séropositifs et ils disaient que le bébé, Rachel, leur avait donné une raison de vivre.

Pourquoi vous l'avez suivie elle, en particulier?

 Pendant trois ans, elle n'était qu'une partie de ce projet. Je cherche à suivre les gens aussi longtemps que je peux, mais malheureusement, beaucoup de ces personnes sont mortes dans cette période. Quand Julie a décidé de rompre avec Jack et de devenir une mère seule, ça m'a beaucoup intéressée. Comment vit une femme dans cet hotel, avec son bébé, essayant de s'en sortir toute seule? Le projet initial n'a pas été publié et pour être honnête, j'ai été tellement incroyablement intéressée par Julie que j'ai tout simplement oublié de le faire. Je pense que ce sera mon prochain objectif: reprendre ce projet et publier ces photos.

Ces images sont très intimes. Comment avez-vous convaincu Julie de se laisser dévoiler?

C'est elle qui l'a décidé. Elle voulait que je fasse ça pour ses enfants. En 1995, on commençait à discuter de ce projet parce qu’elle savait qu’elle aurait probablement d’autres enfants et que les gens mouraient autour d'elle. Elle avait peur de mourir sans jamais pouvoir les voir. Elle ne voulait pas qu'ils croient que c'était de leur faute s'ils n'étaient pas avec elle. C'était son héritage.Il faut comprendre que, pour elle, dans cette histoire, je suis son photographe personnel. Elle m'appelait souvent ainsi. Nous sommes devenues amies à travers cette relation. Quand j'ai eu le coup de fil m'apprenant qu'elle allait mourir, j'ai pris l'avion jusqu'en Alaska et elle m’a dit: "Darcy, je veux que tu saches que tu peux faire ce que tu veux, tu peux me photographier comme tu le souhaites.” A ce moment précis, j'ai senti cette immense pression, je devais la photographier, et je devais le faire bien. Je me demandais: "Est-ce que je fais de mon mieux? Est-ce que je fais assez bien?” C’était pour moi, le plus gros challenge, elle m'a donné un accès total mais en me donnant cet accès, elle me donnait la plus grande des responsabilités. Je ne savais pas si j'étais capable de la photographier en train de mourir. Je me demandais si j’étais capable de faire de belles images, et non seulement des photographies. Je n’étais pas sûre d’avoir ce qu’il faut en moi pour faire ça.

Un portrait de Jason et Elyssa après la mort de Julie.
Un portrait de Jason et Elyssa après la mort de Julie. © Darcy Padillla

Il y a certaines photos que vous n'avez jamais prises. Lesquelles, et pourquoi?

La première fois que c'est arrivé, Julie avait donné une claque à Rachel, elle avait perdu le contrôle. J'ai pris cette photo. Mais je ne l'ai jamais refait. La raison, c'est que je voyais qu'elle était frustrée et je me suis dit: "Qu'est-ce que ça doit être dur d'être une mère et d'avoir un enfant 24 heures sur 24 et de ne jamais avoir le moment pour souffler." L’autre fois, c'est quand elle a kidnappé Jordan à l'hôpital. Elle venaît de mettre son bébé au monde. Je l'ai trouvée dans une voiture, sur un parking. Elle avait déjà remis son bébé à ses amis qui l’avaient ramené à l'hôpital. Julie était littéralement effondrée, elle tremblait, elle pleurait. Je n'ai pas pris mon appareil photo, je l'ai juste prise dans mes bras. Je ne voyais vraiment pas l'intérêt d'une telle photo. J'ai juste vu quelqu'un qui avait terriblement besoin d'être consolé, c'était bien plus important qu'une photo.

Avez-vous des regrets ?

Non. Julie avait des travailleurs sociaux, des médecins, des infirmières. Elle recevait des aides, ne mourait pas de faim, donc je ne regrette rien de mon choix d'être une photographe et de documenter sa vie. Je pense que c'est une histoire universelle, qu'il y a des Julie partout dans le monde, pas seulement aux Etats-Unis. Ce qui est dur pour moi, c'est que je suis vivante, et elle non. C’est que sa première fille, qui a aujourd'hui 21 ans, est venue vers moi grâce à la publicité faite autour de ce travail, et c'est moi qu'elle a rencontrée, pas elle. Ça, je le vis mal, je me sens coupable d'être là, à sa place. Je ne peux rien y faire, mais je lui écris souvent, dans un journal. C'est une bonne manière pour moi de surmonter les choses que je dois affronter.

Quelle suite pour ce projet? Vous continuez à voir Jason (son compagnon)? Les enfants?

Jason est en prison, je ne peux pas aller plus loin avec lui pour le moment. Je dois décider si je fais un projet avec lui en prison, si c'est possible. Maintenant il s'agit de photographier Elyssa (la fille de Julie) chez ses parents adoptifs. Elle s'en sort admirablement: elle a 6 ans, elle est très intelligente et profite de la vie. C'est une jeune fille fascinante. Je suis très proche d'elle aujourd'hui, je la vois souvent. Ce serait génial de pouvoir continuer de travailler sur elle mais elle pourrait, à 12 ans, tourner les talons et me dire: "Tante Darcy, les photos, c'est fini." Je vois aussi Rachel. Je téléphone à Zack, parce qu'il habite loin. Mais il reste Jordan et Ryan, je ne sais pas où ils sont. Ils ne m'ont pas encore trouvée.