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La BD de la semaine: Yslaire commente le septième tome de Sambre

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- - © Glénat 2016/Yslaire

LA BD DE LA SEMAINE - La fresque Sambre, commencée il y a trente ans, touche à sa fin. Rencontre avec son dessinateur.

Après trente ans d’un succès jamais démenti (plus d’un million d’exemplaires vendus, des traductions dans le monde entier), Yslaire (de son vrai nom Bernard Hislaire) s’apprête à clore l’oeuvre de sa vie, Sambre, une tragédie familiale située au 19ème siècle. Fleur de pavé, septième tome de cette série commencée en 1986 avec le scénariste Balac, est sorti fin septembre. Les huitième et neuvième sortiront, respectivement, en automne 2017 puis à l’hiver 2017.

En attendant, Yslaire a accepté de commenter pour BFMTV.com trois planches extraites de son nouvel album, entièrement dessiné à la main. Un événement pour cet artiste qui privilégie depuis une quinzaine d’années la palette graphique. Installé dans un café parisien, il évoque ce plaisir retrouvé de la sensualité du papier et du pinceau.

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- © © Glénat 2016/Yslaire

Penser ce que l’on dessine

"Les planches sans bulles, c’est vraiment Sambre. Une des choses qui m’a toujours passionné en bande dessinée, c’est de répondre à cette phrase de Tardi: 'Il y a plus d’émotions dans un regard au cinéma que dans dix volumes de bande dessinée' [la phrase exacte, prononcée en avril 1979 dans le n°15 de la revue (À Suivre), est: "Au cinéma, la plus mauvaise actrice filmée en gros plan peut éveiller des émotions; alors qu’un dessin en gros plan d’Adèle Blanc-Sec, par exemple, ça reste froid, on ne s’y attarde pas", ndrl]. Je me suis attelé à essayer de montrer de l’émotion dans les regards. Je commence toujours par dessiner les yeux. Ici, il y a quatre ancêtres et je pense que leurs émotions sont vraiment très différentes. La seule manière de dessiner l’œil avec justesse, c’est d’être soi-même dans l’émotion. Si je dessine quelqu’un qui est effrayé, je peux dessiner en ayant les sourcils qui montent! Il ne faut pas essayer de faire correspondre le dessin à ce que l’on pense. Il faut vraiment penser ce que l’on dessine. C’est ça qui fait le plaisir et la beauté du dessin: cette forme de plongée dans une autre dimension, presque comme une apnée. C'est très long un dessin, comparativement à la vie normale, puisque l’on met des heures à réaliser une case qu’un lecteur va survoler en quelques secondes..."

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- © © Glénat 2016/Yslaire

Dessiner la matière

"C’est la première planche où cette forme de matière apparaît. Lorsque l’on doit dessiner des intérieurs misérables, il y a un côté séduisant pour un dessinateur qui peut se laisser aller à dessiner des choses sales, des matières que le pinceau traduit de manière spontanée. Pour cet album, comme pour les deux qui vont suivre, j’ai vraiment opéré une forme de remise en question. Je travaille dans le numérique depuis 15-20 ans. Cela faisait 15 ans que je n’avais plus fait d’originaux de BD. Ici, c’est de la couleur directe, si j’ose dire. Le fait de travailler ainsi permet ces formes de clair-obscur. Quand on travaille au lavis, il y a nécessairement des nuages qui apparaissent. Ne pas pouvoir les maîtriser, revenir dessus, dessiner par touche, aller vers le plus sombre est extrêmement jouissif pour moi. Je n’aime pas le noir et blanc. J’ai trop de passion pour les demi-teintes dans l'obscur. Au début de l’album, comme ça faisait longtemps et que j’avais besoin de me rassurer, j’avais tendance à faire quelque chose de très classique où je voulais tout ancrer et remplir de couleurs. Puis, au fur et à mesure de l’album, j’étais dans un univers clos. Je ne faisais que ça du matin jusqu’au soir. J’étais dans une forme de transe. Et, là, les choses se mélangent et on a même plus envie de descendre l’escalier pour changer l’eau du pot et on mélange tout."

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- © © Glénat 2016/Yslaire

Reconstituer le 19ème siècle

"Puisque l’on parle du Second Empire, je voulais qu’il y ait un côté grosse production. J’ai essayé de reconstituer les Halles avec les foules des marchés. Dans une bande dessinée comme Sambre, où il y a une ambition de reconstitution historique, il faut d’abord avoir du temps pour chercher la documentation et après la digérer, la comprendre. Ce n’est pas simple. Il faut trouver le bon angle. Souvent pour une case je vais la dessiner sous des angles différents, des esquisses plus ou moins abouties. Je passe beaucoup de temps sur chaque planche, ce n’est pas rationnel. Un album, c’est deux ans. En temps horaire, c’est chronophage à mort. Surtout pour une planche comme celle-là. Le dessin réaliste n’existe pas. D'ailleurs, je ne pense pas que le dessin de Sambre soit particulièrement réaliste. Je pense qu’il est expressionniste. Le but n’est pas de représenter, mais d’exprimer. Il y a quelque chose d’un peu caricatural par moment dans certains personnages. C’est un univers parallèle. Je ne cherche pas à ce qu’il soit réaliste. Je rêve toujours de quelque chose qui ne soit pas identifiable, qui soit totalement au service du fond."

Yslaire, Sambre tome VII, Fleur de pavé, Glénat, 15,50 euros.
Jérôme Lachasse