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Jean-Claude Kaufmann, mon lit ma bataille

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann a étudié le lit conjugal, interrogeant 150 personnes sur leur façon d'y cohabiter. En bonne intelligence ou non.

Le sociologue Jean-Claude Kaufmann a étudié le lit conjugal, interrogeant 150 personnes sur leur façon d'y cohabiter. En bonne intelligence ou non. - Noemi Leon Albert – Flickr - CC

Se glissant dans l'intimité des chambres à coucher, le sociologue Jean-Claude Kaufmann s'est penché sur le lit conjugal. Un objet pas si anodin et aux enjeux insoupçonnés.

Il y a ceux qui prennent toute la place, qui dorment en "étoile de mer". Celles qui ont les pieds froids. Et ceux qui créent un appel d'air en soulevant la couette ou qui soufflent leur haleine à la face de l'autre. Le lit, théâtre des petites manies du couple et de son évolution au fil de la vie, est un sujet passionnant qui en dit long sur la société. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann, s'est glissé dans l'intimité de la chambre à coucher. Récoltant 150 témoignages il a découvert à quel point le lit est l'objet d'enjeux et parfois de disputes au sein du couple. La guerre des oreillers aura-t-elle lieu? Jean-Claude Kaufmann nous répond.

> Pourquoi s'intéresser au lit des couples?

Cela fait plus de 20 ans que je travaille sur le couple et je me rends compte qu'aujourd'hui, il est compliqué à construire parce qu'il est fondé sur une contradiction. On veut être proche de l'autre, ne plus penser à soi. A d'autres moment, et cela de plus en plus, on aspire à avoir des moments à soi, des respirations, des projets personnels. Je voulais étudier cela au plus près de l'intime, dans le lit lui-même.

> Votre livre contient essentiellement des témoignages de femmes...

Les femmes en parlent plus volontiers. Les hommes se méfient un peu de la communication intime. Par exemple le soir sur l'oreiller, ce qu'on appelle les confidences sur l'oreiller. Très souvent, il y a un petit rituel de salutation, de bonne nuit, quelques caresses, un bisou. Les femmes adoreraient parler plus à ce moment là, mais les hommes s'en méfient beaucoup, de peur que cela ouvre une conversation "prise de tête" au moment ou, au contraire, il faut débrancher et s'endormir.

Jean-Claude Kaufmann
Jean-Claude Kaufmann © Ji-ELie - Wimedia Commons - CC

> Quelles sont les surprises de cette étude?

Ce livre a été une sorte de voyage exotique. On a l'impression qu'on va se coucher et qu'il ne se passe pas grand-chose. Mais c'est tout le contraire. C'est extraordinaire, les positions, les manières de faire: l'un a besoin d'avoir la tête sous deux oreillers, un autre le glisse entre les genoux, certains utilisent le partenaire comme un doudou, qui doit se contorsionner de manière hallucinante, d'autres se tournent le dos mais dorment toute la nuit en se touchant le bras... On est au coeur de l'intime, sans doute encore plus que pour les relations sexuelles. Parfois on ignore quels sont les petits gestes du rituel du partenaire pour trouver sa position idéale du relâchement avant le sommeil, qui remonte parfois à l'enfance. La découverte de toutes ces manières de faire a été une surprise. 

> Que dit le lit sur le couple?

Un des constats de l'enquête, c'est la grande difficulté de discuter des problèmes de cohabitation dans le lit, comme d'un simple problème technique, de santé. Tout de suite, cela met en jeu le couple. Dans le couple, les hommes recherchent plus leur autonomie, leurs moment à soi, leurs activités personnelles, tandis que les femmes s'engagent très fort, dans la relation amoureuse, le couple, la famille, le suivi des enfants. Or, ce sont elles qui demandent plus souvent une chambre à part. Elles semblent davantage souffrir de la cohabitation dans le lit. D'une part parce qu'elles ont très envie de s'investir dans la chambre, d'avoir un lieu à elles, un lieu de cocooning, enveloppant. Elle sont ainsi parfois un peu gênées par le mari qui secoue la couette sans trop faire attention. D'autres part, elles semblent souffrir d'un sommeil plus léger que leur conjoint. On peut rentrer dans une crise conjugale à cause de ce problème de cohabitation dans le lit, qui au début n'était sans doute pas une crise conjugale.

> La chambre à part signe-elle la mort du couple ou sa renaissance?

Il y a un tabou absolu autour de la chambre à part. Dans des cas minoritaires, c'est effectivement le symptôme d'un éloignement. Le couple devient un peu colocataire. Mais dans la plupart des cas, c'est un problème technique, un problème de santé. C'est le fait qu'il y en a un qui n'arrive plus à dormir. C'est donc un moyen pour sauver le couple, et éviter des disputes sans fin. D'autres affirment même que cela a permis de redynamiser leur couple. Surtout du point de vue sexuel, en brisant la routine. Ainsi, pour ceux qui créent des rituels de rencontre, c'est l'invention d'une nouvelle manière de faire fonctionner le couple.

Un lit pour deux, La tendre guerre, Jean-Claude Kaufmann (éd. JC Lattès, 18 €)

Magali Rangin