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Echangisme, fantasmes, tabous: Extases, la BD sur la sexualité qui déculpabilise

Détail de la couverture d'Extases, tome 2, plaidoyer de Jean-Louis Tripp pour la sexualité à plusieurs.

Détail de la couverture d'Extases, tome 2, plaidoyer de Jean-Louis Tripp pour la sexualité à plusieurs. - Casterman

Le dessinateur JeanLouis Tripp sort le deuxième tome d'Extases, autobiographie où il raconte sa quête d'une sexualité épanouie à plusieurs, dans une société prisonnière de ses tabous.

L’auteur de BD JeanLouis Tripp (Magasin Général) revient avec Les Montagnes russes, deuxième tome d’Extases, autobiographie dessinée où il raconte sans fard et avec humour sa quête d'une sexualité épanouie à plusieurs, dans une société prisonnière de ses tabous.

Dans cet album, qu’il présente comme un acte politique, il s'inscrit en faux contre une société où le sexe est associé à un sentiment de honte. Quelques mois après l’affaire Griveaux, le dessinateur explique pourquoi, plus que jamais, il faut arrêter d’avoir peur de parler de sexe.

Vous présentez votre nouvelle BD, Extases, comme un acte politique.

Le sexe est parfaitement naturel. C’est à l’origine destiné à perpétuer l’espèce. Il n’y a pas plus naturel que le sexe. On vit dans des sociétés où le sexe est bordé de tabous religieux ou politiques. Ces tabous nient notre animalité. On est des animaux sexués et on a élaboré ce système pour se prouver que nous ne sommes pas des animaux, mais des êtres humains. Je pense qu’il serait difficile de faire bosser des gens qui vivraient dans une société complètement épanouie sur le plan sexuel. En France, l’arrivée de Descartes avec sa phrase "Je pense donc je suis" a été dramatique. C’est la prédominance du cerveau sur le corps. Or, dans la sexualité, le corps est essentiel. La construction de l’érotisme est l’alliance d’un cerveau évolué et de la sensualité du corps. Quand on est prisonnier des tabous, on est prisonnier dans sa tête. Toutes les luttes d’émancipation (les esclaves, les ouvriers, les femmes) sont passées par une réappropriation du corps. Quand on parle du corps comme instrument de plaisir, c’est politique. C’est mon propos dans Extases.
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collage BD.jpg © -

Extases explore un autre tabou: la sexualité à plusieurs.

La sexualité à plusieurs fait partie des grands tabous pour une raison assez évidente: on vit dans les sociétés occidentales avec cette espèce de mythe de l’amour romantique, éternel et unique. On est censé, à 19 ans, tomber amoureux de quelqu’un et vivre toute sa vie avec lui. C’est un conte de fées. Dans les années 1960, quand ça a été plus facile de le faire, il y a eu une épidémie de divorces. Il y a eu ensuite des aménagements: pacs, union libre, etc. La durée de vie des couples a beaucoup ralenti. L’espèce humaine n’est pas monogame. On nous a foutu ça dans la tête et ça ne marche pas. Toute ma vie, je me suis demandé comment sortir de ce tabou. Dans le deuxième tome d’Extases, je montre que ça n’a pas été facile. S’il y a un troisième tome - ce que j’espère - je montrerai comment j’ai réussi à l’intégrer à ma vie de façon naturelle. Tout ce qui est libertinage ne m’intéresse pas quand je suis seul. Je ne vais jamais dans un club échangiste quand je ne suis pas en couple. C’est une histoire de couple pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver un moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre: comment fait-on dans un couple pour avoir accès l’un et l’autre à d’autres partenaires tout en restant ensemble? Dans mon expérience, c’est quelque chose qui peut permettre, quand c’est bien fait, de nourrir l’imaginaire érotique du couple de façon régulière.

Dans Extases, vous vous présentez comme “l’aventurier de la partouze perdue”...

Je n’aime pas le mot "partouze", que j’emploie uniquement parce que c’est le terme consacré. Il a une connotation péjorative. C’est bien autre chose que ça. Ce qui m’intéresse, c’est le bain de chair, le fait d’avoir accès à plusieurs personnes en même temps - ça comble d’autres parties de moi. Pour moi, cela a un rapport avec la spiritualité. Je suis athée, mais j’ai besoin de me sentir relié à quelque chose de plus grand. Ce quelque chose, pour moi, c’est l’espèce humaine. 
Extases, tome 2 de JeanLouisTripp
Extases, tome 2 de JeanLouisTripp © Casterman

Il y a cette idée dans Sense8 des sœurs Wachowski (Matrix), une des rares œuvres grand public à mettre en scène sans la stigmatiser cette sexualité à plusieurs. 

J’en ai entendu parler. Il faut que je voie cette série. Il y a aussi un bouquin et un film qui m’ont marqué: Le Parfum de Suskind. Le parfum déclenche une espèce de méga-orgie. Quand les gens commencent à baiser sur la place du village, c’est extraordinaire. J’ai trouvé dans des livres ou des films - ou des gens m’ont dit - des choses à un certain moment de ma vie que je pensais mais que je n’osais pas formuler. Ça m’a libéré. Plein de gens m’ont dit après avoir lu Extases: "Ça m’a fait du bien. Je pensais que j’étais le seul à avoir tel fantasme..." La première fois que je suis allé dans un club échangiste, j’ai halluciné: je découvrais qu’il y avait des gens qui avaient les mêmes envies que moi! Et ils sont nombreux! Je pensais que j’étais tout seul. J’ai longtemps pensé que j’étais tordu dans ma tête. C’est ce que mes copines me renvoyaient. Elles me disaient de me calmer. 

Vous dites que Extases est un miroir que vous tendez aux lecteurs et aux lectrices.

Je m’en suis rendu compte en découvrant les réactions des gens après la publication du tome 1. J’ai assez vite compris que ce que les gens me renvoyaient du tome 1 ne me renseignait pas sur moi, mais sur eux. Certains me disaient, "Ça m’a rappelé plein de trucs. Bon, il y a aussi des choses glauques." Quand c’était un mec, ils parlaient de l’orgie de la fin, des trucs bisexuels. Ça parle de son problème par rapport à ça. Ça marche à tous les coups. 

Au moment de l’affaire Griveaux, on a beaucoup entendu qu’il n’aurait jamais dû se prendre en photo. On a beaucoup jugé sa vie privée. Ça rejoint ce que vous disiez sur les tabous.

Il y a dans cette affaire quelque chose qui a à avoir avec le sentiment d’impunité que donne le pouvoir. Je ne vois pas d’autre explication pour cette affaire, ou celles de DSK ou de Weinstein. Ils pensent être totalement inattaquables. Ils ont un tel niveau de pouvoir qu’ils pensent qu’ils peuvent tout se permettre, comme les seigneurs qui avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets. C’est une survivance de ça. On n’est pas dans la sexualité.

Sur le site pornographique Pornhub, le mot "coronavirus" a été au cours de ces derniers mois l’un des plus recherchés...

Il n’y a pas quand même des gens qui ont le fantasme du coronavirus?! Ça fait vingt-cinq ans que je suis dans ce type de sexualité [les clubs échangistes, NDLR] et j’ai rencontré pas mal de gens différents. Chacun a une sexualité unique. Il y a tellement de fantasmes, qui correspondent chacun à des choses très personnelles. Je ne juge pas. Chacun fait son truc.

Quel bilan dressez-vous après ces quatre ans d’introspection...

…à dessiner ma bite? Ça m’a fait beaucoup de bien! Ça m’a permis de faire le dernier pas que j’avais envie de faire: assumer totalement. Maintenant, je suis capable de parler de sexe avec aucune gêne. J’ai l’impression d’être exactement moi. Il n’y a pas de masque. La plupart des gens, quand ils parlent de sexe, ont un masque. Ils ne disent rien, parce qu’ils ont honte. Une des questions qu’on m’a le plus posée au moment de la sortie du tome 1 est: "Quel courage! Comment avez-vous fait pour oser parler de ça?" Si j’avais fait un bouquin sur ma passion pour la cuisine ou la musique classique, personne ne m’aurait dit que c’est courageux. Le sexe est quelque chose dont on a honte. Selon Boris Cyrulnik, la honte est la seule émotion qui vient de l’extérieur. On a honte parce qu’on nous fait honte. À partir du moment où on n’a pas honte, et où on assume, il n’y a pas de raison de ne pas en parler. J’espère faire un troisième tome. Tout dépendra des ventes. Mon projet est de raconter toute la vie. Ce serait parfait de pouvoir mourir (le plus tard possible!) en dessinant la dernière planche du dernier tome d’Extases

Extases, JeanLouis Tripp, Casterman, 22 euros (le 1er tome) et 27,95 euros (le 2e tome).

Jérôme Lachasse