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BD: plongée dans l’univers absurde de Fabcaro, l’auteur à succès de Zaï zaï zaï zaï

Fabcaro

Fabcaro - Six pieds sous terre

Rencontre avec l'auteur de BD, qui cartonne avec ses albums absurdes.

En une dizaine d’années, Fabcaro s’est imposé dans le monde de BD avec un univers absurde et burlesque qui fait mourir de rire des centaines de milliers de lecteurs.

Zaï zaï zaï zaï, rocambolesque road-movie où un dessinateur est pourchassé par la moitié de la France parce qu'il a oublié sa carte de fidélité, s’est écoulé à plus de 120.000 exemplaires et sera bientôt adapté au cinéma. Et si l’amour c’était aimer?, parodie de roman-photo, tout comme le récent Moins qu’hier (plus que demain), regard caustique sur la vie de couple, l’ont conforté dans ce succès.

Depuis, chaque éditeur veut "son" Fabcaro et réédite à tout-va son œuvre. Sont également ressortis ces derniers mois La Clôture, variation sur la création artistique, Jean-Louis, encyclopédie burlesque publiée dans L’Écho des Savanes, et Zéropédia, réelle encyclopédie imaginée avec Julien Solé pour Sciences et Vie Junior. A l’occasion de ces parutions, Fabcaro évoque pour nous la page blanche, l'amour et la macédoine de légumes.

Fabcaro au Festival Le Livre à Metz en 2016
Fabcaro au Festival Le Livre à Metz en 2016 © Creative Commons / ActuaLitté

Le succès

"J’en ai un peu parlé dans Pause, où j’évoque la période post Zaï zaï. Après le succès, tous les autres éditeurs, voire Six Pieds sous terre, ont eu tendance à surfer dessus et on a posé le bandeau 'Par l’auteur de Zaï zaï zaï zaï'. C’est pas que ça me gêne, je joue le jeu, mais je trouve ça limite ridicule. Dès que je sors un truc, il y a le bandeau. J’ai l’impression qu’il est de plus en plus gros. Je me suis même dit en rigolant que mon prochain album s'appellerait directement Par l’auteur de Zaï zaï zaï zaï. Je ne suis pas hyper à l’aise avec cette histoire de bandeau: j’ai l’impression d’être comme ces artistes des années 80, Jean-Pierre Mader ou Desireless qui font un tube et toute leur vie on leur en parle…"

Fabcaro
Fabcaro © Six pieds sous terre / Glénat

Et si l’amour c’était aimer?

"C’est une parodie de roman-photo. Il n’y a pas grand chose derrière les personnages. On a l’impression qu’eux-mêmes sont des décors. C’est assez jouissif de leur faire dire tout et n’importe quoi. J’aime beaucoup l’humour absurde et décalé. Plus ça va, plus j’adore me perdre dans le non-sens. L’humour est un genre très noble. Il y a une métrique, une dynamique assez rigoureuse."

Moins qu’hier (plus que demain)

"C’est un projet un peu particulier. Je l’ai attaqué il y a deux-trois ans pour AAARG! et le ton était moins absurde, plus grinçant que dans Et si l’amour c’était aimer?. C’était une revue avec un ton un peu punk. [Les personnages] se ressemblent tous. Ce sont des stéréotypes. Je parle de situations assez banales et réelles pour ensuite les tordre. Le titre vient de la phrase un peu cucul qu’il y a sur les alliances ou les pendentifs: 'Plus qu’hier, moins que demain'."
Fabcaro
Fabcaro © Six pieds sous terre

L’obsession pour les cartes de fidélité...

"Le point de départ de Zaï zaï zaï zaï, c’était une espèce de phobie irrationnelle quand la caissière me demande si j’ai ma carte. J’ai l’impression qu’il faut avoir sa carte, comme une carte de club, sinon on est un peu hors-la-loi. Quand j’en reparle dans Et si l’amour c’était aimer? quand Michel livre la macédoine à Sandrine, c’est un clin d’œil volontaire."

… et la macédoine

"On se fait toujours livrer des choses super bonnes: des sushis, des pizzas… Je me suis dit: ‘pourquoi n’y aurait-il pas une entreprise spécialisée dans les plats pas bons?’ J’ai cherché et la macédoine, ça me semble indiscutable. J’ai repensé à cette espèce de macédoine qui n’existe pas en dehors des cantines scolaires, ces légumes qui ne vont pas du tout ensemble et sont noyés dans de la mayo colorée."

Achille Talon et Gai-Luron

"Je lisais Achille Talon gamin, Gai-Luron, moins, mais j’adorais Gotlib. On a fait trois tomes de Talon et ça s’est arrêté. C’est un peu difficile à écrire. J’ai été moins verbeux que Greg. Le lectorat a évolué. J’ai fait un tome de Gai-Luron, puis j’ai abandonné. L’album est sorti en septembre [2016] et je crois savoir que Gotlib l’avait beaucoup aimé, mais il est mort en décembre. Quand il a fallu rempiler pour un tome 2, après la disparition du père, je n’étais plus motivé. Il manquait une espèce de regard qui me motivait. J’avais peur aussi de tourner en rond, de me répéter."

Fabcaro
Fabcaro © Fluide Glacial / Dargaud

La précarité

"Il y a beaucoup d’auteurs qui bossent sans gagner beaucoup d’argent. Il y a une paupérisation qui fait un peu peur et on a l’impression que tout le monde s’en fout. Il y a une espèce de mépris vis-à-vis des auteurs qui est un petit peu déprimant."

La page blanche

"Ça fait partie de mes marottes. Je suis passionné par le processus créatif. J’adore analyser comment vient l’inspiration, pourquoi elle ne vient pas. J’aime bien mettre en scène des auteurs qui me ressemblent, mais qui sont confrontés au manque d’inspiration ou à la peur de la répétition, un autre thème qui hante aussi. C’est une idée assez romantique de la création. Même si je suis assez prolifique, ça m’est arrivé aussi d’être en panne ou en phase de doute. Ça m’arrive en général entre deux albums: je me demande si ça vaut le coup de tuer des arbres pour un livre qui sera à peu près le même que le précédent (rires). Une fois que je suis parti sur un album, je suis à peu près sûr [de ce que je veux faire]."

La déperdition

"Ça fait partie aussi de mes obsessions: on a une idée que l’on trouve intéressante, on se lance dans le travail et il arrive que l’on ne retrouve pas sur le papier la petite étincelle qui faisait vibrer le projet. Plus il y a d’intermédiaires entre l’idée et l’étape finale, plus l’idée a tendance à s’évaporer. J’essaye de trouver des moyens de ne pas trop perdre [mes idées]. J’essaye d’éviter les étapes du scénario, du découpage, du crayonné… Dès que j’ai la ligne directrice, j’attaque direct et j’improvise à mesure pour garder l’excitation."

Fabcaro
Fabcaro © Six pieds sous terre

Le dessin

"Je ne me sens pas dessinateur. A partir du moment où le dessin exprime ce que je veux raconter, ça me suffit. J’adore les personnages, les physionomies, les expressions. Je sais dessiner les personnages dans tous les styles. Le reste m’intéresse peu. Ça doit se voir. (rires) C’est pour ça que je ne me dis pas dessinateur. Pour moi, un dessinateur, c’est quelqu’un qui sait tout et aime tout dessiner. Mes défauts, j’essaie d’en faire un avantage. Comme je n’ai pas de style propre, je me dis que je suis libre d’adapter mon dessin en fonction du scénario."

La rapidité

"J’aime bien les formats courts. Je m’ennuie assez vite sur les longueurs. J’ai très peu d’albums avec une histoire complète. Même quand j’en fais, c’est très fractionné, c’est toujours découpé par page. Dans ce format, ce qui me correspond le mieux, c’est le six cases. C’est juste assez long pour pouvoir poser une situation et en même temps pas trop pour que ça reste efficace. C’est un bon compromis. J’ai une moyenne de trois-quatre albums par an, c’est énorme. Faudrait que je lève le pied. Je vais commencer par saouler tout le monde à force. (rires) Mais je ne pourrais pas tenir beaucoup plus: pour moi, trois-quatre mois sur le même projet, c’est déjà beaucoup. Parfois, je me dis que je bâcle, mais ça fait partie de mon rythme interne. Je n’arrive pas à ne rien faire."

Zaï zaï zaï zaï bientôt adapté au cinéma

"La bande dessinée est une forme de narration que je trouve passionnante. C’est un médium parfait pour expérimenter. Il y a une association texte/image qui permet d’aller assez loin. Il y a des choses que l’on peut faire sur papier et que l’on ne peut pas se permettre au cinéma, parce que ce serait trop burlesque. C’est ce que j’ai fait dans Zaï zaï zaï zaï. L’adapter tel quel au cinéma me semble assez casse-gueule. Je croise les doigts pour que ça se fasse, mais, à mon avis, il faut le réécrire. Un réalisateur a pris l’option, mais je n’ai pas le droit de communiquer dessus. Il est en phase d’écriture et il est super excité par le projet. Je ne suis pas impliqué là-dedans, je regarde ça en spectateur. On va voir..."

Jérôme Lachasse