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Violences conjugales: pourquoi une femme meurt toujours tous les 3 jours sous les coups de son conjoint

Une écoutante de la plate-forme téléphonique du 3919, numéro d'appel unique destiné aux femmes victimes de violences conjugales, en 2010 à Paris.

Une écoutante de la plate-forme téléphonique du 3919, numéro d'appel unique destiné aux femmes victimes de violences conjugales, en 2010 à Paris. - Jacques Demarthon-AFP

Quelque 123 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint en 2016. Alors que se tient ce samedi la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, les associations dénoncent un budget en baisse et formulent des recommandations pour ne plus qu'une femme perde la vie tous les trois jours.

Alors que se tient ce samedi la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, en France, une femme meurt toujours tous les trois jours sous les coups de son conjoint ou de son ex-conjoint. L'étude nationale sur les morts violentes au sein du couple a recensé en 2016 quelque 123 femmes tuées par l'homme qui partageait ou avait partagé leur vie

Des chiffres sous-estimés, selon Annie Guilberteau, directrice générale de la Fédération nationale des centres d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF). "Ils ne tiennent pas compte des suicides et des disparitions", indique-t-elle à BFMTV.com. 

201.000 femmes par an victimes de violences conjugales 

Et des chiffres qui baissent difficilement. Ils ont même augmenté par rapport à 2015. Cette année-là, 115 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Elles étaient au nombre de 134 en 2014 et 121 en 2013. Cette étude annuelle existe depuis une dizaine d'années. Si le nombre de femmes tuées a tendance à diminuer, ce chiffre semble peu représentatif.

"Il ne rend pas compte de la réalité des violences conjugales, remarque pour BFMTV.com Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au Cevipof. Ces violences sont difficiles à mesurer car c'est un phénomène caché. Parfois, au décès d'une femme, personne de son entourage n'était au courant qu'il y avait des violences au sein du couple."

En 2012, 148 femmes ont été tuées, une forte hausse par rapport à 2011. Elles étaient alors au nombre de 121. Avant cela: 146 femmes en 2010, 139 en 2009, 156 en 2008, 166 en 2007 et 135 en 2006. En clair, en dix ans, le nombre de femmes tuées a baissé d'un peu moins de 9%. "Les chiffres baissent petit à petit, mais ce n'est pas suffisant", déplore pour BFMTV.com Ernestine Ronai, responsable de l'observatoire départemental de Seine-Saint-Denis des violences envers les femmes. Marie Allibert, porte-parole d'Osez le Féminisme, partage le même avis.

"C'est un problème de société très profond, pointe-t-elle pour BFMTV.com. Avec des ramifications et des racines difficiles à enrayer. On traite encore trop souvent ces meurtres comme des cas isolés qui n'ont rien à voir avec les autres alors qu'ils relèvent de phénomènes communs. Ce sont toujours les mêmes ressorts qui sont à l'œuvre."

Plus de huit victimes sur dix de coups non mortels par conjoint ou ex-conjoint sont des femmes. En moyenne, chaque année, 201.000 femmes se déclarent victimes de violences conjugales, physiques ou sexuelles, selon les chiffres du Haut Conseil à l'égalité (HCE). Elles en ont même souvent été victimes à plusieurs reprises. S'il y a de plus en plus de signalements, nombre de ces femmes continuent de garder le silence. "Ce qu'on voit, c'est la partie émergée de l'iceberg", ajoute Janine Mossuz-Lavau, auteure de plusieurs ouvrages sur la parité.

Des lois et des peines

Pourtant, de nombreuses lois ont été adoptées au cours des dernières années. C'est en 1994 que la particularité des violences commises au sein du couple a été reconnue dans le code pénal. La loi de 2014 pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes a permis la généralisation du téléphone grand danger -543 téléphones sont aujourd'hui actifs, selon le ministère de la Justice- l'éviction du domicile du conjoint violent et la mise en place de stages de responsabilisation pour les auteurs de violences. En 2012, le harcèlement sexuel a fait pour la première fois l'objet d'un texte, puni de trois ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende. Et la loi de 2010 relative aux violences faites aux femmes a par ailleurs créé l'ordonnance de protection des victimes.

Quatre ans plus tôt, la prévention et la répression des violences au sein du couple a fait l'objet d'un texte en élargissant la circonstance aggravante aux ex et à de nouvelles infractions. Elle a également introduit la notion de respect dans les obligations du mariage. Une précédente loi de 2005 prévoyait déjà l'éloignement de l'auteur des violences du domicile.

D'un point de vue pénal, les violences conjugales peuvent être punies de cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende. Si elles sont fréquentes, la peine peut aller jusqu'à dix ans de prison et 150.000 euros d'amende. En cas de violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner, la peine encourue est de vingt ans de prison, trente s'il y a eu des violences répétées. Et en cas de meurtre ou de tentative de meurtre, c'est la prison à perpétuité.

Reconnaître le féminicide?

Certains militent pour que le féminicide, c'est-à-dire le fait d'être tuée parce que la victime est une femme, soit reconnu dans le droit français. Selon l'Organisation mondiale de la santé, il "se distingue des homicides masculins par des particularités propres. Par exemple, la plupart des cas sont commis par des partenaires ou des ex-partenaires, et sous-entendent des violences continuelles à la maison, des menaces ou des actes d'intimidation." Plusieurs pays d'Amérique latine le reconnaissent.

Avec la loi égalité et citoyenneté promulguée en 2017, le sexisme est devenu une circonstance aggravante des crimes et délits. Mais le féminicide n'a toujours aucune existence légale. L'association Osez le féminisme milite pour la reconnaissance de ce "crime ignoré et banalisé (...) communément qualifié de 'crime passionnel'". Marie Allibert, sa porte-parole, regrette que les meurtres de femmes soient toujours reléguées à la rubrique des faits divers et souhaiterait que le féminicide soit inscrit dans la loi.

"Le féminicide est l'aboutissement d'un parcours de violences d'abord psychologiques, verbales puis physiques. Ce ne sont pas des drames conjugaux. Il ne s'agit pas de bons pères de famille qui subitement, fous de douleur, pètent les plombs. Ce sont des hommes violents qui s'estiment propriétaires de la vie de leur compagne."

À l'exemple de ce policier de Sarcelles qui a commis il y a quelques jours un triple meurtre avec son arme de service et a grièvement blessé sa petite amie avant de se suicider. Présenté comme "bon fonctionnaire", il était en instance de séparation avec sa compagne. "On en a fait un débat sur le port d'arme des policiers. Or, le sujet, c'est le féminicide", corrige la militante.

Reconnaître le féminicide serait aussi, selon elle, un moyen de comptabiliser les meurtres de femmes. "Comme pour les accidents de la route, le bilan régulier des féminicides permettrait de faire le point sur les violences conjugales mais aussi d'évaluer l'efficacité des politiques mises en place." Une vaste campagne, c'est aussi ce que préconise Ernestine Ronai, également co-présidente de la commission violences de genre du HCE.

"Nous avons besoin d'un vrai mouvement contre les violences faites aux femmes à l'image de ce qui est fait pour la sécurité routière avec de grandes campagnes d'information. Les lois existent mais il faut les faire connaître. Faire savoir qu'une main aux femmes est une agression sexuelle."

1 milliard d'euros en Espagne, 30 millions en France

Comment ça se passe ailleurs? L'Espagne, pays précurseur en la matière -c'est le premier État européen à avoir adopté une loi contre les violences faites aux femmes- n'est pourtant pas parvenue à endiguer ce fléau. Depuis le début de l'année, 44 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint. Autant que pour toute l'année 2016. Ce qui représente une femme par semaine.

Au mois de juillet dernier, Madrid a ainsi débloqué un milliard d'euros pour lutter contre les violences machistes. Présenté comme un "pacte historique" en faveur des droits des femmes, ce programme pour cinq ans se compose de 200 mesures. "À côté de ça, nous, on est ridicule, dénonce Marie Allibert, d'Osez le féminisme. On ne pourra pas arrêter une hémorragie avec un pansement. On ne peut pas prétendre à une grande cause nationale avec des mesures bouts de ficelle et gadgets."

L'égalité entre les femmes et les hommes a été consacrée grande cause nationale par Emmanuel Macron. Marlène Schiappa, la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, a nié que son budget ait été raboté et annoncé 30 millions d'euros pour 2018, une somme qui serait "sanctuarisée" pour le quinquennat. Loin du milliard espagnol et des 50 milliards de l'Éducation nationale, premier poste de dépense publique.

"On peut sauver des vies, insiste Ernestine Ronai. On sait repérer la violence. Mais encore faut-il avoir les moyens. Le budget consacré à l'égalité entre les femmes et les hommes est le plus petit du gouvernement."

La formation des professionnels

Pour lutter contre ces violences, Ernestine Ronai estime qu'il faudrait avant tout améliorer l'accueil dans les commissariats et gendarmeries. "Les policiers doivent être formés en continu, ils doivent être plus nombreux pour avoir le temps de recueillir la parole, des intervenants sociaux et des psychologues devraient également pouvoir accompagner ces femmes dès que la parole se libère."

Elle cite son expérience personnelle en Seine-Saint-Denis. "Pour 100 auteurs de violences, on a compté 700 faits de violences. Depuis 2010, il y a eu 300 demandes par an d'ordonnances de protection, 70% ont été accordés. Mais encore faut-il prendre au sérieux la parole des dames."

C'est également ce que recommande Marie Allibert. "Dès la prise en compte de leur parole par la médecine du travail ou le médecin de famille, ces personnels ne sont pas suffisamment formés afin d'identifier les situations à risque." La formation initiale de tous les professionnels: le cœur de la prévention, selon Annie Guilberteau, du CIDFF qui accueille chaque année 60.000 femmes victimes de violences.

"La formation des magistrats, des travailleurs sociaux et de tous les professionnels qui sont en contact avec ces femmes est insuffisante. Il faudrait inscrire et rendre obligatoire dans leur parcours diplômant la question des violences conjugales."

Le manque de places d'hébergement d'urgence

Autre priorité: la mise à l'abri de ces femmes. Les associations dénoncent un manque dramatique de places d'hébergement d'urgence afin qu'elles ne retournent pas à leur domicile. Selon Marie Cervetti, directrice du centre d'hébergement et de réinsertion sociale de l'association FIT Une femme un toit, il manque 6000 places en France. "Pour les jeunes femmes de 18 à 25 ans, il n'y a que nous à Paris avec nos 60 lits qui offrons un accompagnement spécifique." Elle s'indigne pour BFMTV.com d'un "déni majeur de réalité".

"En France, il y a 3000-3500 lits pour accueillir les femmes victimes de violences. La question de l'hébergement reste un chantier monumental. On est très en retard."

Il lui arrive de ne pas pouvoir accueillir des victimes faute de places. "Chaque année, on est obligé de refuser 400 demandes. On leur propose alors des solutions inadaptées, comme une chambre d'hôtel, mais elles ne sont pas en sécurité."

Quant à l'emprise psychologique, qui rend si difficile pour une femme de quitter son conjoint, il n'y a pas de recette miracle, confie la chercheuse Janine Mossuz-Lavau. "Ce n'est pas une loi qui réglera ce problème. J'ai souvent entendu cette phrase, dite sur le ton de l'humour, qui normalise les violences: 'Bats ta femme tous les matins, même si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait'. Lutter contre l'emprise suppose toute une rééducation de la société et une sensibilisation de tous et de toutes."

Violences symboliques et sexisme ordinaire

Le cinquième plan interministériel contre les violences faites aux femmes a été lancé en 2017. Va-t-il permettre de faire baisser les chiffres? Pour Marie-Noëlle Bas, présidente des Chiennes de garde, une association qui dénonce les représentations sexistes, la problématique est bien plus large. "Les violences symboliques qui sont faites aux femmes dans l'espace public, que ce soit par la publicité ou les propos, font le terreau des violences physiques", analyse-t-elle pour BFMTV.com.

"Quand toutes les femmes sont considérées comme des objets sexuels à disposition, stéréotypées en tant que ménagère et non cheffe d'entreprise, cela mène à une dévalorisation dans l'inconscient collectif. Quand on voit affichées sur tous les murs des villes de France des femmes jambes écartées, le corps soumis, décervelées, sans tête et hypersexualisées, et qu'à longueur de slogans elles sont infériorisées, cela se poursuit malheureusement dans la vie réelle."

La militante dénonce un continuum de violences. "La culture du viol se cache aussi dans le sexisme ordinaire." Selon elle, la lutte contre les violences sexistes passera avant tout par l'éducation. 

"Verbaliser le sexisme dans la rue, c'est une chimère, cela demanderait trop de moyens. Quelques heures, voire des journées de sensibilisation à l'égalité et au respect de l'autre dès le plus jeune âge sont les meilleures solutions pour changer les mentalités, changer la société et démonter l'ordre établi de la domination masculine."

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois Journaliste BFMTV