BFMTV

Ventes aux enchères: l'étrange engouement autour des objets nazis

Un exemplaire original de Mein Kampf signé par Adolf Hitler présenté lors d'une exposition en octobre 2019 en Suisse

Un exemplaire original de Mein Kampf signé par Adolf Hitler présenté lors d'une exposition en octobre 2019 en Suisse - Fabrice Coffrini-AFP

Le téléphone rouge retrouvé dans le bunker d'Hitler, sa dernière veste ou une robe d'Eva Braun: les reliques du Troisième Reich sont régulièrement mises en vente. Non sans controverse.

Un haut de forme porté par Hitler, le contrat de location de son appartement de Munich, de l'argenterie de sa résidence du Berghof, une robe de cocktail ayant appartenu à sa compagne Eva Braun ou encore le certificat de baptême d'Hermann Göring. Une vente constituée pour l'essentiel d'effets personnels d'Adolf Hitler et de hauts responsables nazis a lieu ce mercredi en Allemagne. Et suscite l'indignation.

"Le commerce de tels objets ne devrait tout simplement pas avoir lieu", estime dans un courrier adressé à la maison d'enchères le rabbin Menachem Margolin, qui dirige l'Association juive européenne.

600.000 euros pour la dernière veste d'Hitler

En 2014, un mystérieux acheteur déboursait 600.000 euros pour s'offrir la dernière veste d'uniforme d'Hitler ou encore des sous-vêtements "partiellement moisis" de Göring lors d'une vente organisée par la même maison d'enchères, Hermann Historica. Il y a deux ans, un autre mystérieux acheteur s'était offert le téléphone rouge du dictateur retrouvé dans son bunker, présenté comme "l'arme la plus destructrice" de l'Histoire, pour 229.000 euros.

Le Troisième Reich fait vendre et suscite toujours beaucoup d'intérêt. En France, chez Artcurial, aucune vente de ce genre n'est prévue à l'avenir, assure-t-on à BFMTV.com. Pas mieux chez Drouot pour qui ce genre de vente est "immoral et amoral", déclare-t-on. Si cette maison d'enchères reconnaît "faire commerce de souvenirs historiques" - notamment une paire de bottes portées par Napoléon - ce n'est pas le cas des souvenirs "qui peuvent porter préjudice". "Des reliques de cette guerre-là, il n'en est pas question."

En 2014, Pierre Bergé & Associés a retiré de la vente un exemplaire de Mein Kampf après l'indignation du Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme. Un retrait "par souci d'apaisement", précise pour BFMTV.com le libraire Benoît Forgeot, l'un des experts de cette vente.

Document versus fétichisme

Le livre faisait partie de la bibliothèque de criminologie du collectionneur Philippe Zoummeroff. "Il a jeté l'opprobre sur une collection intellectuelle, logique et impeccable", ajoute Benoît Forgeot, qui avait eu pour la première fois - "sans grand plaisir" - un tel document entre les mains. Une collection "sans aucune complaisance" avec l'idéologie d'Adolf Hitler, assure-t-il.

"Il y a une différence entre les memorabilia nazis, parfaitement condamnables, et la première édition d'un livre, ajoute ce spécialiste des livres anciens. De même, il y a une différence entre ce qui documente l'horreur et ce qui relève du fétichisme."

"Je vends de l'antiquité militaire"

Ce n'est pas le point de vue d'un professionnel du secteur, qui a requis l'anonymat. Selon ce vendeur d'uniformes, insignes et équipements de la Seconde Guerre mondiale, les objets de l'armée allemande - portant aigle et croix gammée - ne doivent pas être confondus avec la politique nazie. "Il faut faire la nuance, insiste-t-il pour BFMTV.com. Ce sont des pièces de collection. Je vends de l'antiquité militaire, des objets ayant appartenu à des soldats, pas des bustes d'Hitler."

En septembre dernier, une vente aux enchères d'une quarantaine d'objets nazis - dont des ouvrages et films de propagande, bannières à croix gammée, insignes d'honneur du parti et couteaux des Jeunesses hitlériennes - organisée à Vannes, a suscité la controverse. La Ligue des droits de l'homme s'en est indignée, dénonçant une mise en lumière "sans filtre ni avertissement à visée pédagogique" de "symboles d'une idéologie nauséabonde et liés à des personnes reconnues coupables de crimes contre l'humanité". "Non à la banalisation des objets nazis comme simples souvenirs de guerre", a-t-elle appelé sur les réseaux sociaux. Même controverse il y a quelques jours à Saint-Brieuc à l'occasion d'une vente d'insignes militaires.

Ces deux ventes ont tout de même eu lieu. Car en France, vendre des objets portant une croix gammée n'est pas illégal. Il est en revanche interdit d'en faire l'apologie et d'exposer en public des symboles nazis. Selon le code pénal, est puni "le fait de porter ou d'exhiber en public un uniforme, un insigne ou un emblème" - sauf pour les besoins d'un film ou d'un spectacle - "rappelant les uniformes, les insignes ou les emblèmes qui ont été portés ou exhibés soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle (…) soit par une personne reconnue coupable (…) de crimes contre l'humanité".

Les vendeurs ont donc l'obligation de flouter ou masquer les croix gammées dans leur catalogue. D'autres, notamment les sites de vente en ligne, choisissent de publier un avertissement. En 2014, une vente d'objets - passeports, livres, vaisselle, manuscrits - ayant appartenu à Hitler et Goering a été annulée sur décision du conseil des ventes volontaires (CVV), l'autorité de régulation des ventes publiques, saisi par la ministre de la Culture d'alors, Aurélie Filippetti.

Collectionneurs, amateurs d'Histoire et musées

Selon le vendeur d'objets de la Seconde Guerre mondiale contacté par BFMTV.com, il y a "toutes les semaines" des ventes de ce type en France. Des ventes nécessaires, selon lui, car "il faut bien que les musées trouvent leurs pièces".

"Les acheteurs ne sont pas néonazis, assure-t-il. Si on veut lire Mein Kampf, on n'a pas besoin d'en acheter un vrai exemplaire et de débourser des milliers d'euros, il suffit de le télécharger sur Internet. Ils ne cautionnent pas les idées, ce sont des collectionneurs, des amateurs d'Histoire, des historiens et des musées. Il y a aussi des personnes qui investissent. Un casque anglais valait 15 euros il y a quinze ans, aujourd'hui il en vaut 150."

Pour l'historien François Delpla, auteur de Hitler et Pétain, ces acheteurs sont aussi bien des admirateurs de l'armée allemande, des passionnés d'objets militaires que des collectionneurs "maniacs" de la Seconde Guerre mondiale. "Mais ils ne sont pas forcément d'extrême droite", analyse-t-il pour BFMTV.com.

"Hitler et le nazisme continuent d'intriguer. Pour moi, historien, cela signifie que l'on n'a pas encore donné suffisamment d'explications et que l'on n'a pas encore suffisamment mis Hitler au centre de son régime. C'est aussi le signe que l'Histoire n'est pas encore réglée."

Le "devoir d'Histoire"

Aux Pays-Bas, un musée propose actuellement une exposition autour du design du Troisième Reich. Tous les billets d'entrée ont été vendus. Une exposition sous le feu des critiques. Pour certains, le risque est de faire l'apologie du régime. Le porte-parole du musée s'en défend. "Chaque objet est placé dans un contexte historique qui met en lumière l'horrible dessein du régime nazi", a-t-il expliqué à l'AFP.

Pour François Delpla, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, cette exposition de même que les ventes de reliques de l'ancien régime nazi ne sont pas incompatibles avec le "devoir d'Histoire".

"Le devoir d'Histoire, avec le nazisme, c'est distinguer et discerner ses mécanismes. C'est décortiquer, démystifier, regarder la réalité derrière les discours pour voir la terreur de ce régime qui a fait une embardée dans la barbarie."
Céline Hussonnois-Alaya