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TOUT COMPRENDRE - Le tollé après les accusations d'islamophobie à Sciences Po Grenoble

Des affiches anonymes ont été collées dans l'enceinte de Sciences Po à Grenoble accusant deux enseignants de l'institut d'islamophobie et les qualifiant de "fascistes".

"Les menaces, les injures et les pressions n'ont pas leur place dans l'enseignement supérieur." Après la publication d'affiches accusant deux enseignants de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble d'islamophobie, la ministre Frédérique Vidal a annoncé ce dimanche l'ouverture d'une enquête de l'inspection générale de l'éducation. Une enquête judiciaire pour "injure publique" et "dégradation" a par ailleurs été confiée au commissariat de Grenoble.

  • Une enquête ouverte pour "injure publique" et "dégradation"

Jeudi, des affiches anonymes ont été collées dans l'enceinte de Sciences Po à Grenoble accusant deux enseignants de l'institut d'islamophobie, terme qui fait lui même débat depuis des années. "Des fascistes dans nos amphis. L'islamophobie tue", pouvait-on lire sur ces écriteaux, dont les photos circulent sur les réseaux sociaux, avec le nom des deux professeurs.

A la suite du signalement de la direction, une enquête pour "injure publique" et "dégradation" a été ouverte par le parquet de Grenoble, a annoncé le procureur de la République Eric Vaillant.

"Traiter des gens de 'fasciste' est une injure (...). Il y a un vrai danger à ce que ces professeurs soient menacés et subissent des conséquences sous cette exposition-là", a précisé le magistrat qui a confié l'enquête au commissariat de Grenoble.

Cette dernière est ouverte "pour injure publique envers un particulier par parole, écrit, image ou moyen de communication au public par voie électronique, (...) et dégradation ou détérioration légère de bien destiné à l'utilité ou la décoration publique par inscription, signe ou dessin" en raison du collage. Les deux délits sont punis respectivement de 12.000 et 15.000 euros d'amende.

  • Un cours sur l'islam mis en cause

L'ouverture de cette enquête intervient dans un contexte houleux qui s'est installé ces dernières semaines au sein de l'IEP. Le 27 février dernier, l'Union syndicale Sciences Po Grenoble (US) - le premier syndicat étudiant de l'institut - avait en effet porté plainte pour "discrimination syndicale" (une plainte classée sans suite depuis) contre l'un des deux professeurs visés par les affichages.

Ce dernier, dans un email à ses élèves, demandait aux étudiants appartenant au syndicat "de quitter immédiatement (ses) cours et de ne jamais y remettre les pieds". L'un de ses cours, intitulé "Islam et musulmans dans la France contemporaine", avait été visé quelques jours auparavant par un appel sur Facebook de l'Union Syndicale, demandant aux étudiants de témoigner sur d'éventuels "propos problématiques" qui y auraient été tenus.

Le syndicat expliquait notamment qu'il souhaitait "retirer" cet enseignement "des maquettes pédagogiques pour l'année prochaine si lors de ce cours des propos islamophobes y étaient dispensés comme scientifiques".

C'est "un appel à la délation" avec pour conséquence "une situation de danger grave et imminent", estime aujourd'hui l'avocat du professeur du cours, Me Eric le Gulludec.

De son côté, l'Union syndicale assure que son appel ne relève que "d'une habitude de sondages menés régulièrement auprès des étudiants". Une porte-parole du syndicat a démenti la paternité de l'affichage sauvage ayant visé ce professeur.

  • Un professeur d'allemand également accusé

Le deuxième enseignant visé par ces affiches est un professeur d'allemand, qui officie à l'IEP depuis 25 ans. La polémique est née, selon lui, fin novembre d'un groupe de travail informel pour préparer la semaine "de l'Égalité et contre les discriminations".

"Je m'étais inscrit pour préparer une journée thématique au titre: racisme, islamophobie, antisémitisme (...). Je comptais contester dans la discussion avec ma collègue et mes étudiants l'alignement de ces trois termes dans une seule thématique", a-t-il raconté samedi sur l'antenne de BFMTV.

Ce dernier, selon lui "exclu du groupe de travail parce que les étudiants se disaient blessés par ses paroles", a ajouté qu'il a été l'objet depuis janvier d'une campagne menée par les "plus extrémistes" d'entre-eux qu'il accuse d'avoir "retravaillé, tronqué, refabriqué à leur guise" ses propos pour faire de lui "un extrémiste de droite et un islamophobe".

Il est depuis en "congé maladie" et a engagé un avocat pour décider de la suite judiciaire à donner.

  • Une condamnation quasi-unanime

Ce dimanche, la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal a condamné "fermement" les accusations d'islamophobie contre ces deux professeurs de Sciences Po Grenoble, dénonçant des "tentatives de pression et d'intimidation" qui feront l'objet d'une enquête de l'inspection générale de l'éducation.

"En complément de l'enquête judiciaire", le ministère "prendra toute sa part afin d'apporter soutien à la direction de l'IEP de Grenoble et protection à ses agents", a-t-elle ajouté, soulignant que "les menaces, les injures et les pressions n'ont pas leur place dans l'enseignement supérieur".

De son côté, le ministre de l'Intérieur a estimé que "les enseignants à l'école, au collège, au lycée et à la faculté, doivent être protégés". En déplacement ce dimanche à Tourcoing dans le Nord, Gérald Darmanin a exprimé "son soutien" et l'assurance de "la protection de l'ensemble des professeurs de France".

"On devrait tous prendre la mesure de ce qui s'est passé avec l'assassinat ignoble de Samuel Paty", a-t-il déclaré. "S'il y avait quelque chose à dénoncer, il existe des commissariats, des brigades de gendarmerie, des procureurs de la République mais jamais de vindicte populaire."

Plusieurs responsables de la droite et de l'extrême droite se sont également émus ce dimanche des accusations d'islamophobie contre les deux professeurs.

"Quand on jette en pâture des enseignants et qu'on les accuse sans aucune preuve, en leur mettant quasiment une cible dans leur dos, je considère que c'est du terrorisme intellectuel", a fustigé Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, sur BFMTV.

"C'est un appel à délation qui a été fait. Il faut que l'université porte plainte contre ces étudiants", a-t-elle insisté, tout en mettant en cause la responsabilité de l'Unef, "un syndicat qui est en pleine dérive, en plein naufrage".

L'Unef, dont la branche grenobloise a aussi relayé ces affiches sur les réseaux sociaux, a reconnu ce dimanche une initiative "maladroite et dangereuse" dans un communiqué, réaffirmant "son opposition à toute haine, à tout lynchage public et son attachement à la liberté d'expression".

La présidente du Rassemblement national Marine Le Pen a de son côté dénoncé "une affaire sordide" qui démontre, selon elle, "toute la réalité d'un islamo-gauchisme répugnant, sectaire et sans limite". "Une partie de la gauche a sombré dans ce qu'on appelle l'islamo-gauchisme", a abondé son lieutenant Jordan Bardella dimanche sur France Inter.

Mélanie Rostagnat avec AFP Journaliste BFMTV