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Sommes-nous tous condamnés à manger des insectes?

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Alors que l'élevage de bovins est accusé d'être trop gourmand en eau et de produire un cinquième des gaz à effets de serre, les insectes sont pour certains la protéine de demain.

Du chocolat aux ténébrions au goûter? Des grillons au curry ou des sablés à la poudre de vers pour l'apéritif? C'est déjà possible. Plusieurs sites proposent ce type de produits made in France et certains restaurants s'en sont même fait la spécialité.

Interdits en France

Pourtant, officiellement, c'est illégal. S'ils sont autorisés pour l'alimentation animale (précisément sept espèces), les insectes sont toujours proscrits de la consommation humaine en France et en principe dans tous les pays de l'Union européenne.

Comme le rappelle la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), "en l'absence d'autorisation délivrée dans l'espace communautaire, tous les insectes ou produits à base d'insectes, qu'ils soient produits en France, dans un autre État membre, ou dans un pays tiers, ne peuvent être mis sur le marché européen en vue de la consommation humaine".

Considérés comme des "novel food", ils ont besoin depuis 2018 d'une autorisation spéciale de la Commission européenne, accordée ou non après l'avis de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa). Cette dernière devrait trancher "avant l'été" sur six dossiers en cours d'évaluation des risques - dont deux portant sur des espèces de ver et deux autres de grillons - assure-t-elle à BFMTV.com. Au total, treize dossiers ont été déposés. Mais certains voisins, comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Belgique, ont profité du règlement précédent pour les autoriser.

Une solution de sécurité alimentaire

Pourtant, dans un contexte de ressources alimentaires limitées et alors que l'élevage est responsable de près de 20% des émissions de gaz à effet de serre, comme le souligne l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les insectes apparaissent comme une alternative plus verte. Cette dernière estime ainsi qu'ils pourraient contribuer à la sécurité alimentaire pour les quelque 9 milliards d'habitants de la planète à l'horizon 2050.

"Les insectes comestibles contiennent des protéines de haute qualité, des vitamines et des acides aminés (…) les grillons ont besoin de six fois moins de nourriture que les bovins, quatre fois moins que les moutons et deux fois moins que les porcs et les poulets pour produire la même quantité de protéines", met en avant la FAO.

Ce qui ne manque pas de créer des situations ubuesques. À l'exemple de Jimini's qui propose différentes gammes de produits alimentaires - dont des sablés apéritifs tomate/piment d'espelette/poudre d'insectes ou des criquets entiers à la Grecque - donc en principe interdits. Ce qui n'a pas empêché la société française de remporter plusieurs prix - soutenus notamment par différents ministères (le grand prix au salon pollutech en 2018, le grand prix du concours Moovjee en 2015) - ou encore d'être financée par Bpifrance, la banque publique d'investissement.

Quel risque toxicologique?

"Pourquoi nous décerne-t-on ce prix si notre activité est illégale? Les estomacs des Français sont-ils plus fragiles que ceux des Britanniques, Belges et Néerlandais? Les autorités de ces pays sont-elles plus négligentes?" s’interroge pour BFMTV.com Clément Scellier, co-fondateur de Jimini's, qui dénonce "le boulet" de ce paradoxe réglementaire français. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à innover: au mois de mai prochain, il présentera au salon Taste of Paris un steak à base de poudre d'insectes.

Mais pour Dominique Parent-Massin, titulaire de la section alimentation humaine au sein de l'Académie d'agriculture de France, les autorités ont eu raison de jouer la prudence. "Il y a très peu d'études sur le sujet, pointe-telle pour BFMTV.com. D'autant que les évaluations sont très longues et coûteuses. En toxicologie alimentaire, il est toujours très difficile de faire la corrélation entre la consommation d'un aliment précis et un effet sur la santé tant il y a de biais." Et selon cette toxicologue, la consommation d'insectes pourrait bel et bien représenter un danger pour l'humain.

"S'ils peuvent synthétiser des molécules toxiques, alors cela rend leur consommation toxique. Des contaminants peuvent aussi s'ajouter lors de leur élevage, ramassage ou transformation. Je pense aussi à la potentielle présence de pesticides ou de métaux lourds qui peuvent s'ajouter, notamment si les insectes sont élevés à l'étranger. Et puis, entre un animal consommé cuit ou cru, la toxicité peut varier. Ce n'est pas si simple."

10 à 100 fois moins de gaz à effet de serre

Un argument que balaie Clément Scellier, de Jimini's. Il ne s'agit pas, selon lui, de manger les milliards d'insectes existants mais "quelques espèces identifiées et déjà consommées depuis longtemps" dans certaines régions du monde, notamment en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud.

"On a l'impression d'être des vendeurs d'armes ou de drogues alors que l'on propose un produit sain pour l'humain (ses insectes sont produits aux Pays-Bas et transformés en France, NDLR) et bon pour la planète. Devant l'intérêt nutritionnel que représentent les insectes, ça vaut le coup d'avancer."

Comme le promeut Jimini's, "produire un kilo de vers de farine entraîne l'émission de 10 à 100 fois moins de gaz à effet de serre que produire un kilo de bœuf". Et alors qu'un kilo de viande bovine "engloutit 13.500 litres d'eau au cours de sa production", la même quantité de grillons n'en demandent que dix. 

Une mine de protéines

Pour Samir Mezdour, chercheur en science des aliments et procédés agroalimentaires à AgroParisTech, il y a urgence à faire des insectes l'aliment de demain. "Comme on l'a longtemps dit pour un autre animal: dans l'insecte, tout est bon", s'enthousiasme-t-il pour BFMTV.com.

"Avec l'augmentation de la population humaine mais aussi des animaux d'élevage et de compagnie, il va falloir trouver d'autres sources de protéines. Les insectes en font partie et représentent une mine: selon les espèces, ils contiennent 35 à 77% de protéines. On a tout intérêt à les explorer."

Selon ce spécialiste du sujet, qui a coordonné un vaste projet de recherches sur les insectes comme ressources alternatives, la valorisation de l'insecte n'en est encore qu'à ses balbutiements. "Il y a un gisement de potentiels et toute une panoplie de débouchés, de la dégradation de matières plastiques au recyclage des co-produits et déchets agricoles en passant par le domaine pharmaceutique ou encore l'alimentation animale et humaine." Les grillons à l'apéritif ne sont que le début.

"Dans certains pays, il y a eu du pain, des pâtes, des sauces, des nuggets d'insectes. Avec la farine, on pourrait imaginer tout un tas de recettes et aller bien plus loin."
Céline Hussonnois-Alaya