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"Le phénomène du jihad échappe totalement aux imams en France"

Des militants jihadistes palestiniens lors de funérailles de l'un des leurs à Gaza, le 11 mars dernier.

Des militants jihadistes palestiniens lors de funérailles de l'un des leurs à Gaza, le 11 mars dernier. - -

De nombreux responsables religieux se sont réunis mercredi à Avignon pour trouver des pistes afin de lutter contre le jihad. Une initiative louable mais inefficace selon David Thomson, journaliste et spécialiste du sujet.

Une cinquantaine d'imams et d'aumôniers musulmans se sont rassemblés mercredi à Avignon pour discuter du jihad, un phénomène grandissant qui, outre les autorités françaises, inquiète vivement leur communauté. Organisée à l'initiative de l'Union des mosquées de France, la réunion a notamment fait jaillir l'idée de porter un message commun lors du prêche du vendredi, suivi par près d'un million de musulmans, pour endiguer les dérives. Leurs intentions peuvent-elles porter leurs fruits?

David Thomson, journaliste à RFI et auteur d'un livre sur le jihad en France (*), reste circonspect. Lui estime que le jihad ne s'apprend pas dans les mosquées, où le discours modéré actuel provoque la haine des apprentis jihadistes, et que les imams n'ont ni influence ni responsabilité dans ce processus de radicalisation. Décryptage.

Que pensez-vous des initiatives de ces imams contre le jihad?

Cela montre que les imams, sous l’impulsion du ministère de l’Intérieur, prennent conscience de l’ampleur et de leur méconnaissance absolue de ce phénomène, qui leur échappe totalement. Ils le découvrent en même temps que le reste des Français. L’islam modéré qu’ils pratiquent, et qui est lié au pouvoir, fait que ces responsables religieux sont considérés par les jihadistes comme étant encore plus mécréants que les non-musulmans.

Les jihadistes ne fréquentent-ils donc pas les mosquées?

Aujourd’hui, le jihad ne se passe absolument plus là-bas. Beaucoup de ces jeunes sont issus de milieux non pratiquants, musulmans ou autres. Quand ils se tournent vers l’Islam par un cheminement personnel, ils vont sur Internet pour s’éduquer de manière autodidacte. Ils y découvrent un discours très différent et beaucoup plus orienté vers le jihad, qui n'a rien à voir avec ce qu’ils entendent dans les mosquées. Ils pensent alors qu’ils ont trouvé une vérité qu’on leur avait cachée. Ils sont persuadés d’être sortis de la "matrice", d’avoir trouvé le vrai chemin de la foi authentique, et que les autres musulmans dévoient leur religion pour "plaire aux mécréants".

Que trouve-t-on sur Internet?

On y trouve une littérature très dense et compliquée, mais qui a une grande influence sur les aspirants au jihad. Les textes du Cheikh Maqdissi, un intellectuel jihadiste, s’échangent beaucoup sur le web par exemple. Et tout cela, on ne le trouve dans aucune mosquée ni dans aucune librairie islamique de France.

"Les imams veulent montrer qu'ils sont en rupture avec le jihad"

Les imams ont-ils encore une influence sur eux, selon vous?

Non, ils n’ont aucune prise sur le mouvement puisqu’eux-mêmes font partie des cibles visées par les musulmans radicaux, qui estiment qu’ils trahissent et "vendent" leur religion. Ils sont plus mécréants que les autres à leurs yeux! En revanche, les actions entreprises par les imams peuvent servir à montrer à l’opinion publique qu’ils sont en rupture totale avec ces mouvements, qui représentent une minorité des musulmans en France. Ils veulent éviter toute stigmatisation et montrer qu’ils veulent, eux aussi, lutter contre cela.

Pourtant, l’islam modéré n’a pas toujours été de mise dans les mosquées en France.

Certes, dans les années 90 jusque dans les années 2000, il existait des filières de recrutement jihadiste dans certaines mosquées, tenues par des imams très conservateurs qui prêchaient des discours radicaux. Tout cela n’existe plus, les autorités ont expulsé ces imams vers l’étranger. Aujourd’hui, en France, les mosquées sont très contrôlées. Et le jihad, ces deux dernières années, est devenu un "jihad Facebook-Twitter". Il y a encore quatre ans, pour trouver une vidéo d’Al-Qaïda, il fallait fouiller d’obscurs forums. Maintenant, il suffit d’aller sur les comptes Twitter des groupes jihadistes.

A force d’en parler, les médias ne contribuent-ils pas à amplifier le phénomène ?

Pas du tout! Tout ce qui émane des médias est considéré comme impur, faux et malhonnête. Ils n’ont pas besoin des médias pour avoir envie de partir combattre en Syrie. Chaque groupe jihadiste a sa branche médiatique, par laquelle les jeunes s’informent. Par ailleurs, le phénomène, bien que minoritaire, est loin d’être amplifié: les jihadistes sont réellement en train de redéfinir la géopolitique de certaines régions, comme en Irak. Et il n’y en a jamais eu autant de nationalité française.

(*) "Les jihadistes français", aux éditions Arènes

Alexandra Gonzalez