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Pouce, doudou: ces adultes qui se comportent comme des enfants

Photo d'illustration de doudou

Photo d'illustration de doudou - CC/Flickr/Furfante

Certains adultes sucent encore leur pouce, d'autres ne peuvent passer la nuit sans leur doudou. BFMTV.com a échangé avec certains de ces grands enfants qui n'envisagent pas une seule seconde de se séparer de leurs vieilles habitudes.

Ils sucent leur pouce ou s'endorment avec leur doudou mais ne sont pourtant plus des enfants. Certains adultes ont conservé ces petits gestes de leur enfance, devenus des réflexes et des repères dans leur quotidien. C'est le cas de Juliette (son prénom a été modifié afin de préserver son anonymat). Cette styliste de 32 ans a deux enfants en bas âge et suce son pouce "depuis toujours".

"C'est un petit moment pour moi"

Ce geste qu'elle pratique à n'importe quel moment de la journée - mais toujours en privé - est pour cette jeune femme synonyme d'apaisement. "C'est un petit moment pour moi, un moment de réconfort, comme peut l'être pour d'autres la pause-cigarette", confesse Juliette à BFMTV.com.

"Je le fais plus dans les moments de fatigue ou de stress, ajoute Juliette. C'est comme si la succion déclenchait quelque chose qui me détendait, comme chez les bébés pour qui la tétine ou le pouce apaise. Mais jamais en public, dans les transports ou sur mon lieu de travail ou alors je me cache pour le faire. Aucun de mes collègues ne sait que je suce mon pouce."

Ce qui n'est pas le cas de sa famille et de ses amis les plus proches pour qui cette vieille habitude prête à sourire. "Ils se moquent gentiment de moi mais je n'ai pas du tout honte et j'assume complètement, je ne vois pas cela comme quelque chose de grave." À la maison, son mari la reprend souvent, "ce qui est une bonne chose sinon je passerais mon temps à sucer mon pouce", le remercie-t-elle.

Plaisir solitaire et plaisir sexuel

Un geste qui peut être difficile à assumer, analyse pour BFMTV.com Chrystel Benoît-Marhuenda, psychanalyste et psychothérapeute. Car si fumer une cigarette est montrable, sucer son pouce est une activité qui ne peut être partagée. C'est pour cette raison qu'il peut être dérangeant en public, "le malaise provient d'une dimension érotisée du geste".

"On peut considérer qu'au delà de l'aspect rassurant, un certain plaisir peut accompagner le geste, c'était le cas du petit enfant lors de la tétée. En ce sens, ce geste représente un plaisir solitaire infantile, qui peut s'apparenter au plaisir sexuel, et parfois même prendre la place de la sexualité adulte." 

Juliette a pourtant déjà réussi à se défaire de ce "réflexe": adolescente afin de porter un appareil dentaire et plus récemment lors de ses deux grossesses pour des raisons d'hygiène. Mais avec la fatigue des nuits agitées de bébé, le naturel est rapidement revenu au galop.

"Un mouvement de régression"

Pour la psychanalyste, les adultes qui sucent leur pouce ont gardé une sorte de réflexe infantile.

"S'ils le font, ce n'est pas par simple habitude, c'est parce qu'ils reproduisent par ce geste une expérience d'apaisement, un peu comme si aucune autre ne l'avait jamais remplacée."

Juliette n'est pas la seule. Au mois de mai dernier, l'animatrice de télévision Daphné Bürki révélait sur le plateau de l'émission Ça ne sortira pas d'ici sur France 2 qu'elle suçait toujours son pouce "tous les jours", "tout le temps". "C'est comme une clope", précisait-elle.

La tendance est loin d'être anecdotique. Les mots "adulte suce pouce" tapés dans un célèbre moteur de recherche obtiennent plus de 800.000 résultats. Sur les réseaux sociaux, il existe des groupes de suceurs de pouce, dont "Adultes on a le droit de sucer notre pouce!" ou encore "Adulte, je suce encore mon pouce!" Le plus souvent, ces adultes ne consultent pas pour cette raison-là, poursuit Chrystel Benoît-Marhuenda.

"Bien souvent ce sont des personnes dont le comportement paraît tout à fait adapté au quotidien, socialement bien intégrés, en revanche et fréquemment, affectivement quelque chose est resté comme un peu en retrait, la personne n'est pas forcément engluée dans des problèmes d'origine infantile, mais en revanche, le soir venu par exemple, des états d'angoisse diffuse peuvent apparaître. À ce moment-là, elles effectuent un mouvement de régression, et se rassurent, comme lorsqu'ils étaient tout petits, comme les bébés qui s'arrêtent de pleurer aussitôt le pouce dans la bouche."

Une addiction

Jacques Wemaere, chirurgien-dentiste, repère les suceurs de pouce ou de doigts facilement. 

"La succion couplée au mouvement de tirage du pouce ou de l'index crée un espace entre les dents de la mâchoire supérieure et celles de la mâchoire inférieure, indique-t-il à BFMTV.com. C'est exactement la place du doigt."

Cela agit comme un appareil dentaire et déplace les dents en avant. Le geste peut aussi marquer l'intérieur de la cavité buccale. "Chez les gros suceurs de pouce c'est même impressionnant, parfois l'empreinte du doigt est visible dans le palais et laisse une marque très profonde." 

Selon ce professionnel, sucer son pouce peut avoir des conséquences plus problématiques, notamment si le geste répété a lieu pendant les périodes de croissance. "Cela risque d'entraîner des problèmes de déglutition du fait de la position basse de la langue et un sous-développement du maxillaire." Mais rares sont ses patients à avouer. Et parfois, la découverte est fortuite.

"C'est quand je recommande aux enfants de ne plus sucer leur pouce qu'ils me disent que leur papa ou leur maman le suce toujours", ajoute Jacques Wemaere, également expert au sein de l'Association dentaire française. Tout traitement d'orthodontie est inenvisageable tant que le suceur continue à sucer son pouce, précise-t-il. "En général, on ne se met pas à sucer son pouce à 25 ans, c'est qu'on n'a jamais arrêté depuis l'enfance. Et c'est très difficile. Car c'est une addiction, au même titre que le tabac."

Une analyse que partage Chrystel Benoît-Marhuenda. Cela relève, selon elle, d'une fixation au stade oral de la petite enfance. "D'autres adultes l'exprimeront à travers des troubles alimentaires, ou des addictions diverses. Cette pratique, normale chez l'enfant, relève effectivement de l'addiction, dans une certaine mesure, chez l'adulte. L'adulte qui suce son pouce est en quelque sorte, sur ce plan-là il est important de le préciser, un enfant au moment où il le fait. Il est pour autant capable d'être un adulte responsable sur d'autres plans. "

Les nuits avec Teddy et Flipper

D'autres ne sucent pas leur pouce mais dorment avec leur doudou. C'est le cas de Marina (qui ne souhaite être présentée uniquement que par son prénom), 35 ans, agent de voyage et mère de deux enfants, qui passe ses nuits entre son mari et Teddy, la peluche chien qui lui a été offerte un Noël lorsqu'elle était adolescente. Si ce n'est pas le doudou de son enfance, qui a quant à lui été perdu, Teddy ne l'a jamais quittée, ni durant ses études supérieures, ni durant sa vie de famille. Il la "rassure" et la "réconforte" et ne quitte donc jamais le lit conjugal.

"Je dors mieux quand je l'ai, confie-t-elle à BFMTV.com. Je le prends contre moi, sous ma tête. Je suis une personne assez angoissée et je n'aime pas la nuit, c'est vrai que ça m'aide dans ces moments. Mais il reste à la maison, je ne l'emmène pas en vacances. Mon mari s'en moque. Pour lui, c'est juste une peluche posée sur le lit. Mais mes enfants savent bien que c'est le doudou de maman."

Pareil pour Aurélie (qui ne souhaite être présentée que par son prénom), 34 ans, secrétaire médicale et inséparable de Flipper, le doudou dauphin qui la suit depuis sa première année de vie. Depuis, il l'accompagne dans toutes ses nuits, notamment en vacances.

"Je m'en sers comme d'un oreiller, confie-t-elle à BFMTV.com. J'ai besoin de l'avoir dans mes bras pour dormir, mais si je ne l'ai pas, un oreiller fait l'affaire."

S'il a été recousu - par une professionnelle de la couture - et regarni à plusieurs reprises, il n'est pas pour autant question que Flipper atterrisse dans les bras de son fils âgé d'un peu plus d'un an. "Il est trop estropié et en mauvais état", chaque lavage mettant un peu plus en péril son état.

"On devrait tous retrouver cette douceur de l'enfance"

Pour la psychanalyste et psychothérapeute Chrystel Benoît-Marhuenda, le doudou relève de l'angoisse nocturne et de toute situation potentiellement angoissante.

"Un enjeu décisif d'ordre professionnel, une séparation, un deuil, autant de situations liées à l'angoisse de séparation. Le doudou est là pour remplacer l'autre, l'absent, c'est ainsi que le petit enfant supporte l'absence maternelle, ou de celui ou celle qui occupe la fonction maternante."

Selon cette spécialiste, l'adulte qui en a toujours besoin n'a pas suffisamment intégré en lui l'expérience rassurante d'apaisement. Mais pour d'autres, le doudou est davantage du ressort de la nostalgie de la petite enfance.

"Les personnes qui sont surtout nostalgiques de l'enfance, notamment les jeunes adultes, prolongent un état auquel elles ont du mal à renoncer, elles sont comme en transition. Elles n'en n'ont d'ailleurs peut-être même pas vraiment besoin, mais ne le savent pas encore."

La grand-mère - "un petit ours" - et l'arrière-grand-mère - "un grand chien jaune très vilain" - de Marina ne se sont elles non plus jamais séparées de leur peluche, y compris dans leur grand âge - 102 ans pour l'aïeule. "Ils restaient sur leur lit et elles ne supportaient pas qu'on les touche ou qu'on défasse leur nœud." Ses deux fils de 3 et 6 ans sont eux-mêmes équipés de doudous.

"C'est si beau de voir un enfant heureux avec son doudou, poursuit Marina. On devrait tous retrouver cette douceur et cette innocence de l'enfance. Tout le monde gagnerait à avoir un doudou."
Céline Hussonnois-Alaya