BFMTV

"Migrants" ou "réfugiés"? Derrière les mots, des choix politiques

Des migrants essaient de passer la frontière entre la Grèce et la Macédoine le 22 août 2015.

Des migrants essaient de passer la frontière entre la Grèce et la Macédoine le 22 août 2015. - Robert Atanasovski - AFP

Alors que la "crise des migrants" traversant la Méditerranée a fait la une de l'actualité tout l'été, certains s'interrogent et recommandent l'usage du mot "réfugié". Derrière cette bataille sémantique, se pose la question des choix politiques.

Depuis janvier, plus de 300.000 personnes ont traversé la Méditerranée et plus de 2.500 sont mortes en mer, a annoncé vendredi le Haut-commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). L'immense majorité sont Syriens, Afghans ou Érythréens.

Il y a quelques jours, la chaîne Al Jazeera expliquait sur son site pourquoi elle n'utiliserait plus le terme de migrant pour désigner cette vague. "Le mot de migrant est devenu un terme parapluie inapproprié à une situation complexe", écrit Barry Malone. Le journaliste du site de la chaîne qatarie estime que ce mot est "devenu péjoratif", "un outil qui déshumanise et met à distance". Depuis, plusieurs médias s'interrogent.

Le statut de réfugié induit des obligations

"Le terme de migrant est le plus large, le plus descriptif, celui qui englobe le plus de situations différentes. Il désigne un déplacement sans rentrer dans des questions de causes et de statuts", explique Angeline Escafré-Dublet, maître de conférences en sciences politiques à l'université Lyon 2. Alors que le mot de réfugié est devenu un statut ouvrant des droits.

En droit international, le "réfugié" est le statut officiel d’une personne qui a obtenu l’asile d’un État tiers, depuis 1951 et la signature des conventions de Genève. Le HCR énonce que le terme réfugié s'applique à "toute personne qui, craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays".

Un rapport du HCR recommandait déjà début juillet d'utiliser le terme de réfugié. "La plupart des personnes qui arrivent par la mer en Europe sont des réfugiés, en quête de protection après avoir fui la guerre et la persécution", alertait António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés.

"Une question politique"

Dans une tribune publiée dans Le Monde fin avril, le président du Musée national de l’histoire de l’immigration Benjamin Stora rappelait déjà que la plupart de ces "damnés de la mer" étaient des réfugiés. Pour Benjamin Stora, cette confusion des mots vient du fait qu'on "n'a pas compris le tournant de la situation dans un premier temps", "on a continué à parler des processus migratoires classiques et à raisonner sur des anciens schémas".

"Quand vous voyez des enfants sauter un mur avec une petit valise ou des vieillards se cacher, ce ne sont pas des immigrés", s'insurge Benjamin Stora.

Pour lui, le terme de migrant est un "mot intermédiaire qui permet d'essayer de coller à la réalité sans la dire vraiment". L'historien estime qu'il s'agit d'une "question politique" et que les dirigeants français ne sont pas au niveau des débats. Et ajoute que le terme de réfugié a une autre dimension: "si vous dites réfugié, vous êtes obligés de les aider".

"Refouler un 'migrant indéfini' est beaucoup plus facile et socialement acceptable que ne pas venir en aide de manière adéquate à des réfugiés!", résume sur son blog le sociologue belge Marco Martiniello, professeur à l'université de Liège.

"Le silence gêné des politiques en France"

Outre le débat sémantique, la question commence à se déporter sur les choix politiques. Le Monde s'est indigné cette semaine du "silence gêné des politiques en France". "L'initiative aurait pu venir de Paris. Elle est finalement venue de Berlin", souligne Le Figaro. "Par sa conviction à désarmer son propre camp politique sur un sujet aussi sensible", la chancelière allemande Angela Merkel "donne un exemple que la gauche française tellement critique à son égard, pourrait méditer", abonde l'éditorialiste de La Charente Libre.

En Allemagne, où le terme de réfugiés est beaucoup plus utilisé qu'en France, la chancelière Angela Merkel a fait un premier pas cette semaine en visitant un centre de réfugiés et en suspendant le renvoi des demandeurs d'asile syriens vers leur pays d'entrée dans l'Union européenne.

et les "sans-papiers"?

Angeline Escafré-Dublet, maître de conférences en sciences politiques à l'université Lyon 2, rappelle que les termes utilisés ont souvent évolué au regard des migrations et des évolutions de la loi.

Ainsi l'expression de "sans-papiers" est née dans les années 1970 avec une évolution du cadre législatif qui rend les possibilités d’être en règle plus difficiles. "Jusqu’à cette date, les étrangers se rendaient en France sans visa et faisaient ensuite régulariser leur situation auprès de la préfecture. Les premiers sans-papiers à se mobiliser en 1973 sont d’ailleurs des étrangers, déjà présents en France, qui ne parviennent pas à faire renouveler leur titre de séjour en raison du durcissement de la législation à leur égard", écrit la chercheuse sur le site du musée de l'histoire de l'immigration.