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La science s’attaque au mystère des sargasses, le fléau qui n’en finit plus d’envahir les plages des Antilles

Des sargasses échouées sur une plage de la Martinique, en 2011.

Des sargasses échouées sur une plage de la Martinique, en 2011. - PATRICE COPPEE / AFP

La Guadeloupe et la Martinique, et plus globalement tout l’arc antillais, sont touchés depuis 2011 par des vagues d’échouages massifs de sargasses. Ces algues entraînent de fortes nuisances pour les riverains et pour l’économie en générale, que la science tente d’expliquer.

Alerte brune sur les Caraïbes. Depuis 2011, les sargasses s’échouent en masse sur les plages de Guadeloupe et de Martinique. En plus de créer des nuisances pour les baigneurs et les pêcheurs, ces algues nomades dégagent du sulfure d’hydrogène en se détériorant sur les plages. "Ça dégage une odeur d’œuf pourri. Au début on le sent et on s’éloigne. Mais quand il devient vraiment toxique, on ne le sent plus et il peut conduire à des évanouissements. Il y a aussi un impact sur la côte avant qu’elles s'échouent. Elles s’accumulent dans les baies où elles mobilisent tout l’oxygène et empêche la lumière de toucher le fond", explique Thomas Changeux docteur-ingénieur, hydrobiologiste à l’Institut de recherche pour le développement.

Pendant que des mairies ferment des écoles exposées à l’envahisseur, que les opérations de ramassage se multiplient, que des tests de collecte sont effectués en mer ou que des entreprises essaient de valoriser les sargasses, la science tente de comprendre comment ce phénomène a pu se développer. Car avant 2011, jamais les sargasses n’avaient à ce point représenté un danger dans cette zone. En juin et en octobre 2017, deux équipes de scientifiques – dont faisait partie Thomas Changeux - sont donc parties pour tenter de percer les mystères de ce phénomène inédit. Aujourd’hui, les chercheurs sont entrés dans la phase d’analyse des échantillons récoltés en mer. Les premiers résultats préliminaires sont attendus à la fin de l’année.

"Le temps de la recherche est un peu long, ce n’est pas le même que celui des politiques, qui cherchent à avoir des réponses immédiates. Il faut nous laisser le temps de travailler", explique Frédéric Ménard, qui coordonne les équipes de scientifiques sur les sargasses entre l’IRD et l’Institut méditerranéen d’océanologie (MIO). Pour le moment, ils sont concentrés sur la nature biologique des échantillons récoltés, mais aussi la détection des radeaux de sargasse par satellite, ainsi que sur l’amélioration des modèles qui permettraient de mieux expliquer le déplacement de ces algues. Mais les travaux des scientifiques ont aussi permis d’émettre plusieurs hypothèses sur l’émergence d’un phénomène totalement nouveau, en tout cas pour l’arc antillais.

"Il y a probablement une influence des grands fleuves, notamment l’Amazone"

Car ces algues devenues problématiques sont tout de même une vieille connaissance. "D’habitude elles sont concentrées dans la Mer des Sargasses, qui est parfaitement connue: elle a été découverte par Christophe Colomb quand il a fait son premier voyage aux Amériques. C’est parfaitement naturel, avec des échouages sur les côtes des Bermudes, sur les côtes américaines aussi", raconte Frédéric Ménard. "Mais cet endroit de prolifération préférentiel s’est déplacé plus au sud, presque au niveau de l’équateur", enchaîne Thomas Changeux. En clair, une deuxième Mer des Sargasses s’est formée au milieu de l’Atlantique.

Comment? Le débat scientifique n’est pas encore tranché, mais c’est bien l’homme qui semble en être l’origine. Il y a évidemment le réchauffement climatique, mais pas seulement.

"Il y a probablement une influence des grands fleuves, notamment l’Amazone. Son bassin versant fait l’objet de plus en plus de déforestation. Cela entraîne du lessivage des sols et donc des apports de matières organiques plus riches et inhabituels par rapport à il y a une dizaine d’années. Des sargasses provenant de la Mer des sargasses, qui auraient effectuées un trajet probablement lié à l’homme, ce seraient retrouvées dans une niche propice à leur prolifération", explique Frédéric Ménard.

Une autre piste mène aux vents de sable en provenance du Sahara - qui viendraient déposer des minéraux favorables au développement des algues à la surface de l’eau - "mais elle n’est pas testée actuellement", tempère le chercheur.

"Toutes ces hypothèses sont évaluées, et actuellement on est très loin d’avoir abouti pour en privilégier une", estime de son côté Thomas Changeux, qui prévient que "prendre le problème à la source, ce sera plus délicat et ça prendra encore plus de temps". Le phénomène n’est en effet pas concentré sur les plages des Antilles. "Ça touche aussi les côtes africaines. En 2014 et en 2015, les échouages en Guinée, au Sierra-Leone ou en Côte d’ivoire ont été très problématiques. Ce qui veut dire que c’est un problème qui se pose au niveau de l’Atlantique, et pas uniquement au niveau d’une région", poursuit Frédéric Ménard.

Dans le même temps, d’autres zones se plaignent… du manque de sargasses.

"Les gens des Bermudes sont mobilisés pour que les sargasses, qui sont en train de disparaître chez eux, se maintiennent, remarque Thomas Changeux. Au large ce sont des oasis de vie, qui servent de nurserie pour beaucoup d’espèces, y compris des espèces protégées comme les tortues. On peut aussi en faire des engrais, du charbon actif… En revanche, il faut s’organiser pour faire face à ce qui est évidemment une nuisance pour les gens qui vivent au bord de l’eau dans les Caraïbes".

Il y a une semaine, un comité de pilotage sur le sujet s’est réuni, avec Nicolas Hulot, le ministre de la Transition écologique et solidaire et Annick Girardin, ministre des Outre-mer, en vue de préparer un "plan national". Ils sont également attendus dans les territoires touchés prochainement. Pour la baignade, il faudra bien choisir sa plage.
Antoine Maes