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Gallimard, accusations: la réponse de Matzneff à BFMTV

Sollicité par BFMTV, Gabriel Matzneff réagit à l'éditeur Gallimard, qui a annoncé cesser la publication de son journal. Il livre également son sentiment après la publication du témoignage de Vanessa Springora dans un livre où elle l'accuse d'avoir abusé d'elle.

Dans le livre Le Consentement, Vanessa Springora raconte comment, lorsqu'elle avait 14 ans, et Gabriel Matzneff 50, elle a vécu une relation sous l'emprise de l'écrivain. Depuis la publication de l'ouvrage, la polémique a enflé sur la pédophilie et la complaisance de certains milieux. 

L'affaire a aussi pris une tournure judiciaire, avec l'ouverture d'une enquête préliminaire pour "viols" contre l'écrivain. Une enquête qui, selon le procureur de la République de Paris Rémy Heitz, s'attachera "à identifier toutes autres victimes éventuelles ayant pu subir des infractions de même nature sur le territoire national ou à l'étranger".

Le Centre national du livre a demandé au ministre de la Culture Franck Riester- qui a accepté- de supprimer l'allocation annuelle dont bénéficie l'écrivain. De son côté, Gallimard a annoncé mardi l'arrêt de la vente du journal de Gabriel Matzneff.

Dans une lettre adressée à BFMTV, l'écrivain réagit pour la première fois à l'arrêt de cette publication. "La décision d'Antoine Gallimard de suspendre la vente des volumes publiés de mon journal intime? Je pense qu’il a raison, cela calmera les excités qui auront ainsi le temps de lire mes essais, par exemple Le Taureau de Phalaris et La Diététique de lord Byron, ou un roman tel que Les Lèvres menteuses publiés en poche dans la collection Folio pour deux d’entre eux, dans La Petite Vermillon pour le troisième."

Dans cette réponse, adressée par email, Gabriel Matzneff se dit "loin de Paris, trop faible, trop démoralisé pour avoir la force de répondre à [des] questions". Il évoque aussi ce qu'il voit comme une "campagne excessive et agressive" contre lui, et rappelle l’amour qui selon lui, le liait avec Vanessa Springora, a l’époque âgée de 14 ans.

Voici la lettre de Gabriel Matzneff : 

"Je suis loin de Paris, trop faible, trop démoralisé pour avoir la force de répondre à vos questions. Je le ferai volontiers lorsque je me sentirai mieux, lorsque cette campagne contre moi, si excessive et agressive, aura pris fin. D’ailleurs, j’ai le sentiment que, quoique je dise ou écrive aujourd’hui, cela se retournerait contre moi. La semaine dernière, j’ai publié sur le site de L’Express un texte écrit avec le sang du coeur, une lettre à Vanessa où je cite sa propre lettre de rupture qui est une merveilleuse lettre d’amour ; une lettre où elle détaille la délicatesse, la tendresse, la félicité avec lesquelles elle a découvert l’amour dans mes bras ; une lettre où elle détaille le beau souvenir qu’elle gardera de ce premier amour ; une lettre qui devrait faire taire ceux qui, nombreux, me présentent pour un prédateur, un manipulateur, un pervers, qui est l’exact contraire de celui que je suis. Mon texte a été largement lu, diffusé, mais, me disent mes amis qui suivent ça de près (moi, je ne lis rien, je n’entends rien), les attaques n’ont pas cessé pour autant. Au cas où vous ne l’auriez pas lu, je vous le poste en pièce ci-jointe.  Quant à mes galipettes coupables post-soixante-huitardes, oui, sans doute étions-nous inconscients, nous avons été nombreux à nous laisser enivrer par l’air de liberté, le parfum libertaire de cette époque insouciante qui dura une quinzaine d’année. Et je ne parle pas ici des écrivains, des peintres de cinéastes, des photographes, je parle, beaucoup plus généralement, des centaines de milliers de Français qui, dans tous les ordres - du désir amoureux à l’usage des drogues -, ont cru pouvoir s’affranchir des règles de la Société bourgeoise. Si vous en voulez une preuve, allez à la Bibliothèque Nationale, lisez la collection complète de Libération, depuis sa création jusqu’à l’irruption du Sida (disons en 82, 83), irruption qui siffla la fin de la récréation. Le Libération de mes amis Guy Hocquenghem, Michel Cressole, Jean-Luc Hennig, Renaud Camus, Hugo Marsan, plus encore le Libération du Courrier des lecteurs, des tribunes libres, une brûlante soif de liberté, de transgression, en particulier touchant les relations amoureuses entre majeurs et mineurs. Lisez Libé, des centaines de pages sur ce sujet qui, alors, nous semblait innocent. Le titre d’un très beau livre de Guy Hocquenghem, publié, si ma mémoire ne me trahit pas, comme celui de ma chère Vanessa, aux éditions Grasset, résume bien notre état de moeurs et d’âme de cette époque insouciante: L’Après-Mai des faunes. Certes, aujourd’hui, avec la vague de néo-puritanisme qui, arrivée des Etats-Unis, recouvre à présent l’entière planète, ces textes, s’ils étaient publiés aujourd’hui, feraient scandale ; mais je trouve idiot, extravagant, que l’on me fasse en 2020 grief de livres publiés il y a plus de trente ans, voire il y a plus de quarante ans (Les Moins de seize ans est paru en… 1974 !) ! De livres qui, lors de leur publication, furent reçus avec faveur, parfois avec enthousiasme, par la presse française, belge, suisse ; qui sont régulièrement réédités ; qui, depuis plus de trente ans, voire plus de quarante ans, se trouvent sur les rayons des libraires et sur ceux des bibliothèques. La décision d'Antoine Gallimard de suspendre la vente des volumes publiés de mon journal intime? Je pense qu’il a raison, cela calmera les excités qui auront ainsi le temps de lire mes essais, par exemple Le Taureau de Phalaris et La Diététique de lord Byron, ou un roman tel que Les Lèvres menteuses publiés en poche dans la collection Folio pour deux d’entre eux, dans La Petite Vermillon pour le troisième. Seule l’intention de me nuire peut justifier que l’on sorte comme ça, comme un lapin d’un chapeau de magicien, des phrases qui dorment depuis des décennies dans ceux de mes livres écrits à l’époque où j’avais, comme des centaines de milliers de Français et de Françaises de ma génération et de la suivante, une vie que les moralistes s’accordent à juger dissolue."
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