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Inquiets pour leur avenir, les jardins d'enfants en grève contre le projet de loi Blanquer

Ni crèche, ni école maternelle, les jardins d'enfants accueillent des petits de 2 à 6 ans depuis près de 100 ans. Mais le projet de loi pour "une école de la confiance", qui prévoit de rendre l'instruction obligatoire dès l'âge de 3 ans, menace la pérennité de ces établissements. Ce mardi, des éducateurs ont entamé une grève pour faire pression sur les parlementaires.

"Un savoir-faire pédagogique vieux de 100 ans risque de disparaître." Les éducateurs des jardins d’enfants sont inquiets depuis l’adoption, le 19 février dernier, du projet de loi pour "une école de la confiance". En France, 315 jardins d’enfants accueillent près de 10.000 petits âgés de 2 à 6 ans qui sont parallèlement scolarisés à mi-temps ou en dehors de tout cursus, l’instruction n’étant pas obligatoire avant 6 ans.

Mais le projet de loi initié par Jean-Michel Blanquer prévoit de faire débuter cette obligation dès 3 ans. Or, l’instruction ne peut être dispensée que "dans les établissements ou écoles publics ou privés" ou "dans les familles par les parents, ou l’un d’entre eux, ou toute personne de leur choix", selon l’article L. 131-2 du code de l’éducation, excluant de facto les jardins d’enfants.

Devenir une crèche ou une école privée

"Le projet de loi pour ‘une école de la confiance’ signe la disparition de nos établissements", s’exaspère Julie Marty-Pichon, présidente de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) interrogée par BFMTV.com. L’article 4 bis, introduit par un amendement, offre un sursis de deux ans aux jardins d’enfants durant lequel l’inscription dans ces établissements vaut comme respect de l’instruction obligatoire. Mais après 2021, ils devront adapter leur activité en se transformant soit en crèche, soit en école maternelle privée. Une réforme qui suscite l’indignation des nombreux éducateurs, notamment parisiens, qui se sont mis en grève ce mardi.

Ce matin, des éducateurs ont battu le pavé et se sont rendus devant l’Hôtel de Ville de Paris. Ils ont été reçus par l’élu parisien chargé de la petite enfance, qui leur a fait part de son soutien, nous confie, quelque peu rassuré, Sébastien Pena, responsable d’un jardin d’enfants dans la capitale. Il assure toutefois que la grève continuera tant que nécessaire "pour faire pression sur les parlementaires" et obtenir le retrait de l’amendement litigieux.

Devenir une crèche ou une école maternelle privée? Une hérésie pour Caroline David, directrice du jardin d’enfants de Courbevoie.

"Dans le premier cas, nos locaux ne sont pas adaptés car une crèche suppose d’avoir des mesures de sécurité particulières pour accueillir des bébés. Dans la seconde hypothèse, devenir une école maternelle privée nous poussera à rompre avec notre volonté de préserver la mixité sociale", déplore-t-elle.

Pas de concurrence avec la maternelle

Actuellement, les jardins d’enfants sont rattachés au ministère des Solidarités et de la Famille et sont souvent financés par la Caisse d'allocations familiales (CAF). "Cela permet à des parents de ne payer que 30 euros par mois pour mettre leur enfant dans mon établissement. Si on passe au statut d’école privée, cela exclura les plus démunis", insiste Caroline David.

"Les jardins d’enfants ont également la possibilité d’accueillir davantage d’enfants présentant un handicap car le ratio d’encadrement le permet. En jardin d’enfants il y a un éducateur pour 10 enfants, pour des classes d’environ 20 petits", ajoute Julie Marty-Pichon.

La présidente du FNEJE tient cependant à préciser que les jardins d’enfants ne font pas concurrence aux écoles maternelles, "elles s’inscrivent comme un complément dans la formation des enfants. Depuis près de 100 ans, nous avons montré que notre méthode portait ses fruits. Les enfants de nos établissements arrivent en école élémentaire aussi bien préparés que ceux qui étaient en maternelle", insiste-t-elle.

Reconnaître la capacité d'instruction des éducateurs

Le jardin d’enfants de Courbevoie accueille, du lundi au vendredi dès 8h30, une centaine d’enfants. "Le lundi matin, par exemple, ils racontent leur week-end, ils font la météo et plein d’autres ateliers. Ils apprennent à vivre ensemble. A cela s’ajoute un apprentissage qui les prépare à l’entrée au CP", explique à BFMTV.com Caroline David, la directrice de l’établissement.

"On a la même fondation que les écoles maternelles mais on travaille davantage sur le développement personnel de l’enfant", précise-t-elle.

Après trois années d’études supérieures, les éducateurs sont reconnus par un diplôme d’Etat comme spécialistes des enfants de 0 à 7 ans. "Nous demandons donc que l’amendement du projet de loi soit retiré et qu’on reconnaisse aux éducateurs cette capacité d’instruction pour que nos jardins d’enfants n’aient pas à changer de nature", réagit Julie Marty-Pichon.

Même si l’inquiétude s’est emparée de Caroline David, son établissement de Courbevoie ne s’est pour l’instant pas joint à la grève. "On ne veut pas planter les familles du jour au lendemain. Mais s’il faut continuer à se battre pour se faire entendre, on y réfléchira", concède-t-elle. Et de conclure: "Mon établissement a ouvert en 1923, dans 4 ans nous aimerions être encore là pour fêter nos 100 ans."

Ambre Lepoivre