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Comment Dieudonné trompe les communes pour continuer à se produire

L'humoriste controversé Dieudonné n'a pas pu donner son spectacle à Châtillon.

L'humoriste controversé Dieudonné n'a pas pu donner son spectacle à Châtillon. - Patrick Kovarik - AFP

Face à l'interdiction par des maires de se produire, l'humoriste controversé semble avoir trouvé la parade en louant des salles sous d'autres noms. Les lieux du spectacle sont tenus secrets jusqu'à la dernière minute, compliquant la marche de manœuvre des élus.

Le stratagème est bien rôdé. Depuis qu'il a été expulsé du théâtre parisien de la Main d'Or, en 2017, Dieudonné cherche à se faire discret pour continuer à se produire en France. Ainsi, pour contourner les arrêtés d'interdiction pris par de nombreux maires et le refus des programmateurs de le voir jouer dans leurs salles, il se cache derrière d'autres noms ou des sociétés privées, comme l'a révélé Le Monde ce samedi.

"En novembre dernier, un certain Romain Fostain est venu se présenter à la mairie pour louer une salle de l’hippodrome de la commune", explique Gérard Bernard, maire Les Républicains de Marcq-en-Baroeul (Nord). L'édile raconte à BFMTV.com comment cet homme, qui indiquait travailler pour une association dénommée "Esprit de la forêt", voulait réserver cette salle afin d'organiser une "conférence théâtre" le 1er février.

"Le service qui s'occupe de ce type de location à la mairie a demandé tous les documents, mais quelques semaines avant la date de la location, les employés municipaux se sont inquiétés de n'avoir réglé aucun détail technique", ajoute Gérard Bernard.

L'inquiétude des maires

C'est en faisant quelques recherches sur l’association que le service se rend compte de la "manœuvre". La mairie constate en effet que l'association en question est liée à l'épouse de Dieudonné M'bala M'bala - de son nom complet - et que la salle a été louée pour lui sous un prête-nom. "Nous avons résilié le contrat et j’ai pris un arrêt d’interdiction pour le spectacle", mais Dieudonné a déposé un recours auprès du tribunal administratif, qui a rejeté mon arrêt, au motif qu’il n'y avait pas de risque majeur de trouble à l'ordre public", se désole le maire de Marcq-en-Baroeul.

Même scénario à Amiens, le mois dernier. "Une salle privée de la ville a été louée par un organisme pour un samedi soir. La veille, je suis saisie par le préfet de la Somme, qui m’indique qui se cache derrière cette location", confie Brigitte Fouré, maire UDI de la commune. Comme son homologue de Marcq-en-Baroeul, cette dernière prend immédiatement un arrêté pour interdire la représentation.

"Le propriétaire de la salle était très inquiet, d’autant que le spectacle était après un samedi de manifestations des gilets jaunes, on a eu peur qu’il y ait des débordements", dit Brigitte Fouré.

Mais comme dans le cas précédent, un recours est déposé au tribunal. "Dieudonné a obtenu gain de cause et a pu se produire dans la salle devant environ 400 personnes", regrette l'édile, qui a été fortement prise pour cible sur les réseaux sociaux après l'annonce de son arrêté.

Lieux secrets et chaises pliantes

C'est ainsi que Dieudonné, condamné à plusieurs reprises pour antisémitisme, injure et incitation à la haine et à la discrimination raciale, a pu se produire à Roubaix, dans le Nord, à Tinqueux, dans la Marne ou encore récemment à Montpellier, dans l'Hérault.

"C'est très programmé et organisé", estime Brigitte Fouré. "Il ouvre les réservations sur Internet, indique sur les réseaux sociaux que le spectacle va se situer dans un rayon de 40 kilomètres d'une ville, puis le jour même il précise que le spectacle sera joué dans un rayon de 20 kilomètres de telle ou telle commune", explique la maire UDI.

Ce n’est que quelques heures avant le début du spectacle que le lieu de la représentation est révélé sur les réseaux sociaux, la publication précisant à chaque fois aux spectateurs de "venir avec leurs chaises pliantes". "C’est fait avec les moyens du bord", précise Gérard Bernard, qui après la représentation dans sa commune a décidé de porter plainte pour "abus de confiance". Ce dernier souhaite également diffuser un document relatant son expérience au sein de l’Association des maires de France (AMF), "afin d’éviter que ça ne se reproduise".

“Un très mauvais souvenir”

La première réservation de ce type remonte à plus d’un an. "Notre salle culturelle avait été réservée fin janvier 2018 pour une vente d’une marque de cosmétique", raconte Jean-Christophe Levassor, directeur d'un établissement public de coopération culturelle à Roubaix.

"En fin d’après-midi, des gens se présentent à l’accueil, demandant si c’est bien ici que va avoir lieu le spectacle de Dieudonné”, se souvient ce dernier, qui explique dans un premier temps avoir voulu fermer les portes de sa salle.

Mais face aux 1200 personnes qui se sont présentées, la direction de la salle décide de ne pas annuler le spectacle "pour garantir la sécurité des personnes et du quartier, et pour ne pas participer à la stratégie évidente de victimisation de Dieudonné".

Pour Jean-Christophe Levassor - qui évoque "un très mauvais souvenir" - le coup était "bien monté". "Les gens qui ont réservé le lieu à la place de Dieudonné savaient qu'il fallait prétexter un événement d'entreprise, car en tant qu’établissement privé, nous avons un droit de regard sur la ligne artistique des représentations. S’ils avaient réservé pour un spectacle ou événement culturel, nous aurions demandé de quoi il s’agissait et nous l'aurions bien entendu empêché", prévient-il, pour conclure.
Valentine Arama