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Le prix Nobel de chimie, une "fierté" en pointillés pour la recherche française

Emmanuelle Charpentier à Berlin.

Emmanuelle Charpentier à Berlin. - Tobias SCHWARZ

Le gouvernement a félicité Emmanuelle Charpentier, Française co-lauréate mercredi du prix Nobel de chimie. Toutefois, c'est à l'étranger que cette dernière a élaboré la technologie qui vient d'être récompensée, exprimant même des doutes sur la possibilité de mener ses recherches en France.

Mercredi, l'Américaine Jennifer Doudna et la Française Emmanuelle Charpentier ont reçu le prix Nobel de chimie pour la mise au point, dès 2012, de leur technologie baptisée Crispr-Cas9. Ce procédé permet une modification ciblée du génome via une coupure de l'ADN. Le gouvernement a aussitôt et très officiellement félicité la Française.

Cependant, à en juger par le parcours d'Emmanuelle Charpentier, exilée à l'étranger depuis l'obtention de son doctorat, et par la nature sensible de ses travaux au vu de la législation, difficile de voir dans son invention une production "française".

Félicitations du gouvernement

Après l'annonce de la remise du prix Nobel de chimie à Emmanuelle Charpentier, aux côtés de sa collègue Jennifer Doudna, l'exécutif n'a boudé ni son plaisir, ni sa célébration de "l'excellence" de la recherche française.

"Sincères et chaleureuses félicitations à Emmanuelle Charpentier. Pour ce prix Nobel, pour les travaux révolutionnaires qu’elle a conduits avec Jennifer Doudna mais aussi pour la recherche française dont on consacre, à nouveau, l’excellence et l’attractivité internationale", a ainsi déclaré le Premier ministre, Jean Castex, sur Twitter mercredi.

Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche, a elle aussi salué la reconnaissance accordée aux "ciseaux moléculaires", surnom donné au procédé du Crispr-Cas9.

"Mes plus sincères félicitations à Emmanuelle Charpentier qui se voit décerner le Prix Nobel 2020 de Chimie avec Jennifer A. Doudna pour leurs travaux sur les ciseaux moléculaires. Une immense fierté pour l’ensemble de notre #recherche et pour la chimie française", a-t-elle tweeté.

Formation française, parcours international

C'est pourtant à l'étranger qu'Emmanuelle Charpentier a accompli jusqu'ici sa carrière scientifique et conçu la technique du Crispr-Cas9. Après avoir étudié la microbiologie à l'Université Pierre et Marie Curie de Paris, puis soutenu sa thèse à l'Institut Pasteur, où elle a planché sur les maladies infectieuses, elle s'est en effet envolée vers les Etats-Unis au moment de faire son stage doctoral en 1995, avant de s'installer successivement à Vienne en Autriche, à Umea en Suède, puis en Allemagne, où elle dirige aujourd'hui l'Institut Max-Planck de Berlin.

En mars 2016, elle avait même souligné au micro de France Inter que cette bougeote lui semblait indissociable de l'avancée de ses travaux: "Ce n’est pas la France. Si j’étais restée dans le même pays, je ne sais pas si j’aurais pu développer Crispr-Cas9. En l'occurrence l’idée du mécanisme est vraiment venue quand j’ai déménagé en Suède. Je me demande d'ailleurs si je l'aurais fait en restant en Autriche. Pour moi, c’était important de bouger."

Le 29 mai 2018, prononçant son discours d'admission à l'Académie des sciences de Paris, elle a toutefois lancé: "La scientifique que je suis est redevable de cette éducation reçue en France."

"Ingénierie du génome"

Outre ses pérégrinations américano-européennes, des facteurs supplémentaires empêchent de franciser les travaux d'Emmanuelle Charpentier. Et ceux-ci sont d'une ampleur autrement plus importante.

Pour comprendre cette dimension du débat, il faut faire un crochet par la nature et l'objet de ses recherches. Emmanuelle Charpentier a d'ailleurs le mérite d'avoir elle-même décrit avec une remarquable clarté ces études si complexes lors de sa prise de parole du 29 mai 2018:

"Nous avons pu utiliser ce procédé simple mais sophistiqué comme un outil puissant pour l’édition et l’ingénierie du génome. Crispr-Cas9 peut être programmé pour cibler, supprimer ou échanger des séquences d’ADN dans n’importe quelle cellule ou organisme vivant."

Son champ d'application est donc très large. Ainsi, on espère beaucoup de Crispr-Cas9 dans le traitement de maladies génétiques humaines mais, pour l'instant, la technologie est surtout employée dans le domaine agricole, afin de renforcer la résistance de cultures aux maux susceptibles de les ravager.

Technologie OGM

A ce titre, Crispr-Cas9 apparaît comme une technologie OGM. Sur sa page dédiée à ces "organismes génétiquement modifiés", le ministère de l'Ecologie le range d'ailleurs parmi les "nouvelles mutagenèses" (NDLR, mutation, ici artificielle, d'un élément).

Jugeant le climat hexagonal peu favorable à son centre d'intérêt, Emmanuelle Charpentier a lâché en 2016 auprès de L'Express: "Je ne sais pas si, étant donné le contexte, j’aurais pu mener à bien le projet Crispr-Cas 9 en France. Si j’avais fait une demande de financement, il est probable que l’Agence nationale de la recherche n’aurait pas alloué de fonds à mon projet".

Et la fenêtre de tir offerte à la chercheuse s'est encore réduite entre temps. Le 25 juillet 2018, la Cour de justice de l'Union européenne, alertée par notre Conseil d'Etat, a officiellement astreint les produits des "nouvelles techniques de mutagenèse" à la réglementation européenne sur les OGM, et à leur encadrement "en respectant les obligations correspondantes en matière d’évaluation avant autorisation, de traçabilité, d’étiquetage des produits et de surveillance." Une décision saluée le lendemain par plusieurs ministres, dont Frédérique Vidal, par l'entremise d'un communiqué.

La France saluant la décision de la CJUE le 26 juillet 2018.
La France saluant la décision de la CJUE le 26 juillet 2018. © Twitter

Sans être frappées d'interdit, les recherches d'Emmanuelle Charpentier et de Jennifer Doudna auraient donc dû bénéficier d'"une autorisation spécifique", selon les mots du ministère de l'Ecologie, avant de pouvoir être menées en France.

Sans assurance de pouvoir concrétiser les résultats de celles-ci sur notre sol, notamment en matière agricole. Car, comme le précise le ministère de l'Agriculture, si les produits OGM agréés par l'Union européenne en vue d'une mise sur le marché peuvent être importés, "la culture des OGM à des fins commerciales est interdite en France depuis 2008".

Un tollé déclenché par la Chine en 2018

Ces réserves françaises à l'égard du Crispr-Cas9 sont encore consolidées par une variation sur ce thème des organismes modifiés. En novembre 2018, le spécialiste chinois de biophysique He Jiankui a manipulé génétiquement des bébés, dont les jumelles Lula et Nana apparemment dans le but d'aider leur corps à résister au VIH, en s'appuyant sur le système conçu par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna. La Française prenait cependant part au tollé international déclenché par le forfait de He Jiankui, condamné en décembre 2019 par la justice chinoise.

Répondant au Monde dans la foulée des expérimentations du biophysicien, elle a pointé les limites de sa création:

"Nous n’en sommes encore qu’aux prémices de la compréhension de toutes les implications de l’édition génétique des cellules humaines, et il serait irresponsable de l’appliquer à la lignée germinale humaine". "Pour prévenir ce genre de mésusage, j’appuie fortement une régulation stricte des recherches sur les cellules embryonnaires, et je suis clairement opposée à l’usage de Crispr-Cas9 dans un but d’amélioration de l’espèce humaine", a-t-elle achevé.
Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV