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Pénurie de masques: pourquoi la France avait décidé de ne pas renouveler ses stocks il y a neuf ans

Femme avec un masque à la station Châtelet.

Femme avec un masque à la station Châtelet. - PHILIPPE LOPEZ / AFP

Il y a dix ans, la France disposait d'un milliard de masques chirurgicaux et environ 600 millions de masques FFP2. Quand le coronavirus a commencé à monter en puissance sur notre territoire, l'Hexagone n'avait plus, en tout et pour tout, que 140 millions d'exemplaire des premiers. Une situation due à des choix économiques, à une stratégie de court terme et à une confiance aveugle en la production chinoise.

Les médecins ne cessent de le dire: l'épidémie de coronavirus qui s'abat sur le monde et sur la France souligne l'impréparation de notre pays à faire face à une catastrophe d'une telle ampleur en termes d'équipements. Hôpitaux, cliniques, libéraux, agents de l'Etat courent après des masques qui n'arrivent qu'en trop petit nombre et, parfois, par l'entremise de pays étrangers, alors même qu'une décennie en arrière, la France disposait de stocks satisfaisants. Les langues commencent à se délier et l'histoire de la chute dramatique du nombre de masques dessine un schéma fait d'erreurs stratégiques, de soucis budgétaires et d'abandon partiel d'une souveraineté sanitaire. 

"Honnêtement, nous sommes dans une situation digne d’un pays impécunieux et sous-développé. C’est une faillite", a ainsi dénoncé Philippe Juvin, chef du service des urgences de l'hôpital parisien Georges-Pompidou auprès de L'Opinion. Jeudi soir au Sénat, Olivier Véran, ministre de la Santé, n'a pas cherché à le cacher:

"Nous étions un pays hélas pas préparé du point de vue des masques et des équipements de protection, en raison d’une décision prise il y a neuf ans. Si nous avions eu un milliard de masques chirurgicaux et 600 millions de masques FFP2 comme c’était le cas en 2010, personne ne parlerait des masques."

Valse de rapports 

Il faut dire qu'en 2009, comme le souligne L'Opinion, les options de l'Etat étaient plutôt précautionneuses. Devant la menace de la grippe H1N1, la ministre de la Santé d'alors, Roselyne Bachelot, avait commandé de très nombreux masques ainsi que 95 millions de vaccins. Prévoyance qui lui avaient surtout valu des railleries quand il s'était avéré que la maladie avait finalement épargné l'Hexagone. 

Vite, d'autres préoccupations avaient pris le pas sur la vision à long terme, comme l'explique ici Le Figaro: la difficulté de gérer la péremption des masques, d'administrer des stocks éparpillés, de surveiller les bonnes conditions de ces dépôts. En 2011, la décision - qu'un rapport sénatorial de 2015 s'alarmant de la diminution significative des masques attribuait à Xavier Bertrand - tombait. Elle était nourrie d'une note de la direction générale de la Santé du 27 juillet 2011, préconisant de ne "pas renouveler une partie des masques". 

Pourtant, à la même époque, un rapport du Haut conseil de la Santé publique demandait le maintien des stocks de masques FFP2 a minima pour "tous les personnels directement exposés à un risque élevé", considérant le "risque inchangé de pandémie".

Mais un nouvel arbitrage, cette fois rendu en 2013, n'est pas favorable aux masques FFP2 jugés trop coûteux et on opère le choix de s'en tenir aux masques chirurgicaux. Les quantités de FFP2, ustensiles plus efficaces, sont laissées à la discrétion des employeurs publics comme privés. 

"Les stocks ont progressivement diminué"

Ce vendredi matin, sur notre antenne, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a expliqué: "A partir de 2011, après la grippe H1N1, il a été décidé que nous n’avions plus de besoin de stock de cette nature car les productions mondiales étaient suffisantes pour assurer le coup en quelque sorte, en cas de pandémie. Les stocks ont donc progressivement diminué." La Chine, dont la production a été stoppée par le surgissement du coronavirus, était ainsi censée fabriquer le gros du contingent de masques.

"Au début de cette crise, en 2019, nous avions un stock de 140 millions de masques chirurgicaux, dont une partie pas utilisable car destinée aux enfants. Et nous n’avions pas de masque FFP2 en stock", a encore indiqué la porte-parole du gouvernement. 

L'Etat a donc dû s'organiser en quatrième vitesse et in extremis: les premières commandes de masques ont été passées autour du 27 janvier dernier, retrace L'Opinion. Toutefois, l'Etat a pris des mesures énergiques, pour tardives qu'elles soient, a affirmé Sibeth Ndiaye:

"On a été le seul pays à effectuer une réquisition des stocks existants et des moyens de production existants. Les quatre usines de notre territoire habilitées à faire des masques chirurgicaux ont été réquisitionnées et aujourd’hui elles sont capables de produire, en 3/8, six millions de masques par semaine."

Six millions de masques par semaine, c'est trop peu

Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, a confirmé ce rendement de six millions de masques hebdomadaires jeudi soir et a complété: "Et la production est en progression rapide". Il le faudrait, car selon le président de la Fédération de l'hospitalisation privée Lamine Gharbi sur BFMTV jeudi, 15 millions de masques sont nécessaires par jour et pour les seuls soignants au vu de la faible durée de vie de ces accessoires (aux normes, un masque ne peut déborder les deux ou trois heures grand maximum d'utilisation). 

Sibeth Ndiaye, a cependant noté que d'autres ressources étaient mobilisées. "Nous avons aussi commencé à examiner depuis plusieurs jours comment certaines industries existantes pouvaient être reconverties pour produire des masques mais pour que ces masques nous protègent vraiment, il faut qu’ils soient aux normes", a-t-elle poursuivi, notant que cette contrainte essentielle rendait ces reconversions à marche forcée délicates. 

Dans ces circonstances, les masques sont donc bien évidemment envoyés aux hôpitaux en priorité, et tandis que le nombre de victimes du coronavirus grimpe jour après jour, les gestes "barrière", comme se laver les mains, et le respect scrupuleux des règles de confinement doivent rester des lois d'airain pour les particuliers. 

Robin Verner