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Faut-il interdire les masques FFP2 contenant du graphène?

Des masques de protection FFP2

Des masques de protection FFP2 - FRED DUFOUR / AFP

Ce nanomatériau très efficace contre les virus serait également dangereux pour la santé. Aujourd'hui, quelque 17 millions de ces masques distribués aux soignants ont été rappelés par Santé publique France. Le Canada a rappelé des millions de produits en mars tandis que des ONG plaident pour une interdiction en Europe. Explications.

Nouvelle polémique en vue pour les masques de protection? Depuis quelques semaines, ce sont certains masques FFP2 qui sont sur la sellette, ceux contenant une couche de graphène, un matériau, efficace pour bloquer le covid, mais qui serait potentiellement dangereux pour la santé. De quoi provoquer des rappels de produits notamment en France.

Ce mercredi, Mediapart révèle que 17 millions de ces masques distribués aux soignants ont été rappelés par Santé publique France "par précaution".

Qu'est-ce que le graphène?

Il s'agit d'un nanomatérieu très léger, résistant et imperméable, très conducteur qui est traditionnellement utilisé dans l'industrie électronique. Mais des chercheurs ont découvert que le graphène à l'échelle nano avait des propriétés virucides, ce qui a incité des industriels notamment chinois à l'utiliser dans la composition de masques de protection. D'autant plus que ces masques sont plus confortables et durent plus longtemps.

Le graphène est réglementairement encadré, il est par exemple enregistré auprès de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA).

Quels masques contiennent du graphène?

Les masques chirurgicaux jetables ne sont pas concernés. Il s'agit de certains masques FFP2 en plastique jetable qui en contiennent une fine couche, ils sont essentiellement fabriqués en Chine (notamment par Shengquan qui en produit 2,5 millions par jour) et importés par centaines de millions en Europe ou en Amérique du Nord.

Qui a donné l'alerte?

Tout a commencé cette année au Canada, au Québec précisément, où 30 millions de ces masques FFP2 ont été distribués notamment dans les écoles. Les autorités constatent alors une multiplication de remontées de symptômes qui vont de difficultés à respirer à des irritations de la peau.

Fin mars, le ministère de la Santé décide de rappeler tous les masques en circulation qui ont été distribués et émet un avis radical. "Santé Canada conseille aux Canadiens de ne pas utiliser de masques faciaux contenant du graphène, car ils pourraient inhaler des particules de graphène, ce qui pourrait poser des risques pour la santé".

En avril, un particulier lance même une action collective contre un distributeur. "Les masques en graphène ont été faussement présentés comme sûrs pour les humains, malgré de nombreuses connaissances contraires", peut-on lire dans le libellé de la poursuite déposée par le Groupe de Droit des Consommateurs, cité par Le Journal de Montréal.

La polémique traverse l'Atlantique

Cette décision ne passe pas inaperçue. Plusieurs ONG spécialisées dans les questions de santé environnementale (ETC Group, Center for International Environmental Law, Health Care Without Harm et Women Engage for a Common Future) alertent la Commission européenne mettant en avant la toxicité potentielle de ces masques.

Dans un courrier, elles expliquent que ces masques au graphène (la marque Shengquan est encore citée) sont massivement utilisés en Europe notamment au plus haut niveau puisque on a pu voir Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne en porter un récemment.

Shengquan dit avoir exporté 600 millions de masques en Europe. Ces associations demandent donc que ces masques soient retirés du marché européen, par principe de précaution, mais aussi pour ne pas altérer la confiance des citoyens envers ces équipements.

La Commission de son côté dit ne pas avoir "connaissance de préoccupations concernant ces masques spécifiques". 

Y-a-t-il un vrai risque pour la santé?

La question est loin d'être tranchée. Comme tout nanomatériau, le graphène peut présenter des risques, surtout s'il est ingéré ou respiré.

Mais on ne sait pas s'il y a un vrai risque d'inhalation par les humains à travers un masque. Les études sont encore en cours.

Dans son avis, Santé Canada dit avoir "procédé à l’analyse préliminaire des études disponibles. Celle-ci a révélé que l’inhalation de particules de graphène pourrait causer une toxicité pulmonaire précoce chez les animaux. Cependant, on ne connaît pas encore le potentiel d’inhalation de ces particules par les masques chez les humains ni les risques pour la santé qui en découlent, lesquels peuvent varier en fonction de la conception du masque".

"Des variables, telles que la quantité et la durée de l’exposition, ainsi que le type et les caractéristiques du matériau graphène utilisé, influent toutes sur le potentiel d’inhalation de particules et les risques pour la santé qui en découlent", poursuit le ministère.

Par ailleurs, avant d'être importés, ces masques ont bien été validés par les autorités sanitaires des pays concernés, comme le rappelle d'ailleurs Shengquan. Enfin, le graphène ne fait l'objet d'aucune restriction.

Reste que les normes qui entourent le graphène ont été établies pour un contexte d'utilisation classique du nanomatériau, c'est-à-dire installé à l'intérieur d'appareils électroniques, pas dans un masque qui est à proximité de la bouche et du nez d'êtres humains. Ce qui change complètement la donne en termes de risques pour la santé.

Il apparaît donc que les industriels respectent bien les normes pour la fabrication de ces masques, mais que ces normes ne sont pas adaptés à ce type de produit.

Ces masques sont-ils vendus en France?

Selon Le Monde, plusieurs distributeurs commercialisent ces masques en France, ils sont vendus par des pharmacies et sur Internet. Mais parfois sans mentionner qu'ils contiennent du graphène.

On sait également que la métropole du Grand Nancy en a commandé 230.000 unités en mai 2020. Ils sont fabriqués par l'entreprise française BioSerenity et répondent "aux normes de certification DGA, délivrées par le Ministère des Armées".

Intérrogée, la métropole nous indique n'avoir constaté "aucun retour ni aucune plainte" concernant ces masques. Et de préciser qu'une seule commande à BioSerenity a été faite.

Bioserenity n'a de son côté pas retourné nos questions.

Enfin, en avril 2020, lors du premier confinement, la France commandait des millions de masques afin de protéger les soignants du Covid-19 dont une part de FPP2 choisis pour leur durée de vie plus longue.

S’il est difficile de comptabiliser combien de masques ont été utilisés par les soignants, un document, consulté par Mediapart, envoyé par l’ARS d’Ile-de-France aux établissements de santé, explique que "60,5 millions de masques FFP2 dotés d’un marquage CE pouvant potentiellement contenir du graphène dont 16,9 millions ont d’ores et déjà été distribués en 2020."

La note, publiée lundi sur le site de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) s’adresse aux établissements de soin qui sont "susceptible[s] d’avoir été destinataire[s] de masques labellisés ‘Biomass Graphène’."

Puis SPF poursuit: "dans l’attente de l’évaluation de l’éventuel risque lié à la présence de graphène dans ces masques, et par précaution, il vous est demandé de ne plus les utiliser."

Les masques au centre des inquiétudes concernent tous les lots de masques “FFP2 Particle filtering half mask” vendus par le fabricant Shandong Shengquan New Materials.

Interrogés à plusieurs reprises sur la question, la Direction générale de la Santé et le ministère de la Santé n'ont pas retourné nos demandes de commentaires.

Olivier Chicheportiche Journaliste BFM Business