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Défiance, croyances locales: pourquoi le vaccin contre le Covid-19 est boudé en Martinique

Le département d'Outre-mer, où la circulation virale continue de progresser, patine dans sa vaccination contre le Covid-19. Méfiance vis à vis des autorités de la métropole, défiance après un scandale sanitaire marquant et recours aux soins traditionnels, les raisons pour lesquels les Martiniquais tournent le dos sont nombreuses.

Plus qu'un désintérêt, un rejet. La Martinique, en proie à une nouvelle vague de l'épidémie, est l'un des départements français au plus faible taux de vaccination contre le Covid-19.

Selon les dernières données de Santé Publique France, seuls 21,3% des Martiniquais ont reçu au moins une dose de vaccin contre le Covid-19 et 16,1% présentent un schéma vaccinal complet au 29 juillet. C'est bien inférieur au taux de vaccination rapporté à cette même date à l'échelle nationale (62,1% de primo-vaccinés et 51,9% totalement vaccinés).

Des infrastructures sanitaires prises pour cibles

Et si l'extension à venir du pass sanitaire, la hausse continue des cas et la saturation des établissements de santé constituent autant de raisons pour se faire vacciner, les insulaires continuent de bouder le sérum, et même plus encore. Un centre de vaccination et une pharmacie ont notamment été incendiés à Fort-de-France samedi dernier au cours d'une manifestation contre le pass sanitaire et l'obligation vaccinale pour certaines professions.

"Il y a eu dans le quartier beaucoup de tensions et tout ce qui représente la vaccination a été pris pour cible", témoigne pour BFMTV Bruce Houngues, pharmacien à Fort-de-France.

Des scènes de violence "fermement" condamnées par la préfecture de Martinique "alors même que le territoire est durement éprouvé par une crise sanitaire sans précédent". Conséquence: un confinement est de nouveau en vigueur sur l'île depuis vendredi soir. La crise sanitaire va une nouvelle fois entraîner avec elle une crise économique avec la fermeture d'établissements hébergeant des touristes, à l'instar du village vacances de Sainte-Anne. Et si le gouvernement a annoncé adapter ses aides économiques d'urgence pour les Outre-mers, la précarité a poussé plus d'un à piller un hypermarché samedi dernier.

"Nous avons un taux d'illettrisme important, un taux de pauvreté qui est important et la question du chlordécone qui n'a pas été réglée", explique auprès de BFMTV Danielle Laport, enseignante chercheuse associée à l'université Paris Est Créteil. 'Tout cela se met sous un seul chapeau qui est la défiance, la méfiance vis à vis de la parole gouvernementale"

Une défiance alimentée par le scandale du chlordécone

Entre 5000 et 15.000 personnes ont manifesté en février dernier dans les rues de Fort-de-France pour dénoncer une nouvelle fois le scandale du chlordécone et demander la fin de l'"impunité" des responsables.

Le chlordécone est un insecticide toxique utilisé pendant une vingtaine d'années dans les bananerais aux Antilles pour lutter contre le charançon. Cancérigène pour l'Homme, il a été interdit en 1990 mais a continué à être utilisé dans les champs de banane de Martinique et de Guadeloupe jusqu'en 1993.

Selon Santé Publique France, plus de 90% des Martiniquais et Guadeloupéens sont contaminés au chlordécone. Un rapport parlementaire précise que l'État connaissait la dangerosité du chlordécone depuis 1969, soit trois ans avant même sa première utilisation.

Un scandale environnemental et sanitaire qui a alimenté la défiance des populations d'Outre-mer à l'encontre des autorités, basées en métropole, où le chlordécone n'a jamais été utilisé.

"Ces derniers temps il y a eu une fusion entre des revendications politiques et le vaccin qui est vécu comme quelque chose de l'extérieur et qui a fait du refus du vaccin un geste presque militant", avance sur BFMTV Hossein Mehdaoui, chef des urgences et de réanimation au CHU de Fort-de-France.

"Réticences culturelles ou religieuses"

Le ministre des Outre-Mer Sébastien Lecornu, interrogé par nos confrères de Libération, explique en outre cette non-vaccination de ces populations par "des réticences culturelles ou religieuses".

Les Martiniquais ne se ruent donc pas pour recevoir le sérum, mais ne se ferment pas à d'autres traitements plus "traditionnels" contre le Covid-19. Médicaments "faits-maison", atoumo (une plante médicinale), bois d'Inde... les remèdes plébiscités par les locaux sont légion. Le best-seller: le Virapic, un flacon à base d'herbe à pic, une plante poussant exclusivement dans les Caraïbes et plébiscité par le pharmacien guadeloupéen Henry Joseph. Les ventes de ce sirop ont explosé au début de l'année.

Un brevet a récemment été déposé pour ce produit développé par le laboratoire guadeloupéen Phytobokaz - fondé par Henry Joseph - mais aucun essai clinique n'a jusqu'ici été mené pour démontrer son efficacité contre le coronavirus.

Hugues Garnier Journaliste BFMTV