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300 ans avant le coronavirus, on délivrait déjà des laissez-passer lors de l'épidémie de peste de 1720

Une attestation de déplacement datant de 1720

Une attestation de déplacement datant de 1720 - Jérémie Ferrer-Bartomeu

Sur Twitter, un document daté du 4 novembre 1720 a affleuré à la surface de l'actualité, repéré notamment par Le Figaro ce jeudi. Il s'agit d'un laissez-passer délivré à un sujet du royaume de France, autorisant ses allées et venues alors que la peste sévit en Provence.

C'était il y a 300 ans mais le réflexe politico-administratif a quelque chose de familier en ces temps où la France est frappée par le coronavirus. Le 4 novembre 1720, Alexandre Coulomb fait viser par les "consuls du lieu de Remoulin" un laissez-passer l'autorisant à gagner Blauzac, sans être gêné dans ses mouvements par les autorités. La distance à parcourir est inférieure à 20 kilomètres et ne lui fera même pas quitter ce qui est aujourd'hui le département du Gard mais les pouvoirs publics ont alors une très bonne raison de réguler drastiquement sorties et circulation des individus: la Provence subit alors, et depuis le 25 mai 1720, une terrible épidémie de peste, dans sa forme bubonique. Il s'agit là de la dernière grande offensive de la peste en France. Elle emportera 100.000 vies en deux ans, le quart de la population provençale en ce début du XVIIIe siècle. 

Une attestation de déplacement trois fois centenaire

C'est l'historien Jérémie Ferrer-Bartomeu, enseignant à l'Université de Neuchâtel, qui a partagé cette réminiscence en forme de photo sur Twitter mercredi. "Attestation de sortie dérogatoire: une archéologie", écrivait-il. 

La librairie parisienne, Traces écrites, qui a mis en vente ce laissez-passer, a publié l'intégralité du texte qu'il porte sur son site internet:

"Nous Consuls du Lieu de Remoulin certifions à tous qu'il appartiendra que Alexandre Coulomb consul habitant de ce lieu âgé de vingt huit ans d'une taille médiocre cheveux châtains part de ce lieu où il n'y a aucun soupçon de Mal Contagieux pour aller à Blozac (Blauzac, Gard). Prions tous ceux qui sont à prier de lui donner libre, entrée & assuré passage. En foi de quoi nous lui avons accordé le présent certificat pour servir ainsi qu'il appartiendra. A Remoulin ce 4e Nbre mil sept cens vingt. Fabre Juge-Consul."

Selon Le Figaro, ces lignes trois fois centenaires ont été vendues pour 500 ans. Le quotidien a par ailleurs recueilli l'éclairage de Jérémie Ferrer-Bartomeu:

"Au XVIIIe siècle, la répression était très stricte. C'est pourquoi il était si important de disposer d'un sauf-conduit émanant d'une autorité. Ça montre l'importance qu'est en train de prendre la surveillance de l'État sur les individus."

Il faut dire également que le souci sanitaire se développe de plus en plus au cours du Siècle des Lumières. 

Pour le professeur, le document tient aussi à ce que la société française demeure encore très cloisonnée autour de 1720. 

"À l’époque, même hors épidémie, les mobilités étaient réduites. Le monde était extrêmement compartimenté : on ne rentrait pas comme ça dans une ville. On se méfiait de l'étranger et en période d'épidémie, ces réflexes profondément ancrés redoublaient", rappelle-t-il au Figaro

Bâton blanc et quarantaine au Moyen Âge

De nombreux historiens fournissent un travail précieux depuis le début de la crise, notamment sur les réseaux sociaux, trouvant dans notre actualité les échos du passé, ouvrant parfois sur une meilleure compréhension de nos comportements individuels et collectifs. Depuis le début du confinement, le compte Twitter Actuel Moyen Âge s'est par exemple consacré à la rédaction de threads (série de tweets liés les uns aux autres) analysant les ravages de la peste noire au XIVe siècle, fléau qui n'a jamais quitté la mémoire de l'humanité.

L'un d'entre eux souligne que la pratique comme le nom de la quarantaine doivent beaucoup à la réponse de certaines municipalités ou pouvoirs de l'époque. C'est en effet, Venise qui, au XIVe siècle, décide de fermer ses portes aux individus venant de régions pestiférées à moins qu'ils n'acceptent de patienter dans une localité voisine pendant 40 jours, suivant en ça un précepte d'Hippocrate qui considérait qu'au-delà de 40 jours une maladie était de toute façon inguérissable. 

Connu à compter du XIIe siècle, le principe de "contagion" pousse de plus en plus au confinement, remarque encore Actuel Moyen Âge, et à Paris, en 1353, on demande aux gens de calfeutrer leurs fenêtres avec des draps, on place des croix de bois aux portes des foyers contaminés tandis que des sergents de ville veillent au respect des mesures publiques dans les rues. Il n'est évidemment pas question d'empêcher absolument les habitants de sortir. Les malades eux-mêmes le peuvent, ainsi que les leurs, mais doivent s'appuyer sur un bâton blanc pour être bien identifiables. On est encore bien loin alors du laissez-passer délivré à Alexandre Coulomb, et plus loin encore de nos attestations. 

Robin Verner