BFMTV

Mouvement des gilets jaunes et M5S italien, un couple de faux jumeaux

Luigi di Maio, au premier plan.

Luigi di Maio, au premier plan. - Filippo MONTEFORTE / AFP

Issus d'un ras-le-bol social et politique, porteurs d'un message antisystème et inclassables dans le champ politique traditionnel, les gilets jaunes et le M5S italien ont des points communs significatifs. A tel point que le vice-Premier ministre Luigi Di Maio se tourne cette semaine ostensiblement vers ses cousins français. Mais cette parenté a ses limites.

Un poncif court sur l'Italie: la péninsule serait le laboratoire politique de l'Europe, l'endroit où courants et idéologies sortent de terre avant de gagner d'autres contrées du continent. L'actualité semble le vérifier depuis quelques semaines. En effet, les gilets jaunes ressemblent en bien des points à un mouvement éclos il y a une dizaine d'années en Italie: le Mouvement Cinq Etoiles, ou M5S.

Luigi Di Maio et Jean-Jacques Rousseau 

Lundi, Luigi Di Maio, patron du M5S, à présent ministre du Travail et vice-président du Conseil italien, a paru vouloir apporter la reconnaissance du ventre aux contestataires français via une publication sur le blog de sa famille politique. L'article était intitulé: Gilets jaunes, ne faiblissez pas!

Il y proposait le "soutien" de son mouvement, ainsi qu'une aide plus concrète: l'accès à la plateforme Rousseau sur laquelle le M5S s'appuie depuis l'été 2015, se remettant à elle pour l'organisation des votes internes et l'élaboration du programme. La plateforme Rousseau est d'autant mieux indiquée pour incarner un rapprochement italo-français qu'elle tire son nom du philosophe français (bien que la Suisse puisse aussi le revendiquer), Jean-Jacques Rousseau. Mercredi, dans Il Fatto Quotidiano, Luigi Di Maio a par ailleurs assuré qu'il comptait rencontrer des gilets jaunes d'ici samedi. 

Effet miroir 

Comment expliquer que les uns et les autres se regardent par-dessus les Alpes comme à travers un miroir? Pour commencer, le M5S est né de l'explosion d'une colère longtemps contenue avant de sortir dans les rues du pays. Le 8 septembre 2007, derrière l'ancien humoriste Beppe Grillo, des milliers d'Italiens bousculaient leurs scène politique à l'occasion du "Vaffanculo Day" pour y dire à la fois leur rejet de Silvio Berlusconi et plus largement des partis traditionnels ramenés comme composantes d'une "caste", refusant de s'inscrire dans une logique gauche-droite, et pour crier leur volonté de rompre avec les dynamiques d'austérité. Cette défiance envers les institutions, ou plutôt les partis les dirigeant en alternance, est aussi une dimension essentielle du mouvement des gilets jaunes, comme l'est la détresse sociale. En 2009, les marcheurs du "Vaffanculo Day" ont transformé l'essai, en participant à la fondation du Mouvement Cinq Etoiles.

Le Monde a relevé quelques similarités supplémentaires. La géographie électorale rend ainsi plus troublant le portrait croisé: comme les gilets jaunes, le M5S a d'abord séduit les périphéries, avant de s'installer également dans les grandes villes. Ils ont aussi en partage l'appétence pour les réseaux sociaux et les relations tendues avec les médias. Enfin, comme les manifestants français, qui demandent pour beaucoup l'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne, le M5S a fait de la démocratie directe le cœur de son projet. Luigi Di Maio, chef de file de sa famille politique depuis que Beppe Grillo a pris du champ, a d'ailleurs écrit dans dans sa note de blog: "Une nouvelle Europe est en train de naître. Celle du gilet jaune, des mouvements, de la démocratie directe". 

Des trajectoires pourtant différentes 

Sous certains angles cependant, la lumière change et révèle quelques dissemblances entre gilets jaunes et ce courant italien. Elles tiennent en fait à la traduction politique donnée à la mobilisation populaire. Là où les gilets jaunes se méfient d'une politisation classique, accouchant bien sûr de figures médiatiques mais désavouant tout porte-parole dès sa proclamation, les protestataires italiens se sont fondus dans un mouvement vertical, incarné, et fortement: notamment bien sûr par Beppe Grillo. De plus, ils n'ont pas hésité à créer un parti très centralisé.

Bien leur en a pris. Après une très belle campagne municipale, qui leur avait donné la tête de grandes agglomérations, dont Rome, les membres du M5S ont atteint les plus hautes fonctions à l'issue des élections générales de mars dernier: ils se partagent le gouvernement, avec leurs alliés de la Lega d'extrême droite, menée par Matteo Salvini. 

L'impossible poignée de mains 

Un exemple que les gilets jaunes seraient donc bien inspirés de suivre? La réponse est complexe car la réalité est moins souriante à présent pour le M5S. Certes, le mouvement a ses ministres, intégrés à une coalition pour le moment portée par une majorité de l'opinion. Oui... mais le M5S y joue désormais les secondes rôles, apparemment phagocyté par la Lega. Et la situation paradoxale de sa formation est sans doute pour beaucoup dans l'insistante ouverture de Luigi Di Maio à l'endroit des gilets jaunes. "Cet appel du pied traduit l’espoir des '5 étoiles' d’avoir enfin, au niveau européen, de véritables alliés", a ainsi expliqué le professeur en sciences politique Massimiliano Panarari au Monde

De quoi mettre en valeur ce qui rassemble, et sous le tapis ce qui éloigne. Seulement, si la main tendue italienne a semblé plaire dans un premier temps à certains leaders gilets jaunes, ils ne la saisiront pas jusqu'à nouvel ordre. Eric Drouet, figure du mouvement, d'abord enthousiaste, a fait machine arrière via un statut Facebook ce jeudi. Dans ce texte, relayé par le journaliste Vincent Glad, Eric Drouet a notamment mis en avant le caractère "apolitique" de la colère hexagonale. Une différence décidément irréductible. 

Robin Verner