BFMTV

La présidentielle de 2002, l'épopée souverainiste ratée de Jean-Pierre Chevènement

Convaincu de pouvoir capitaliser sur son logiciel à la fois républicain et souverainiste, l'ex-ministre a vu son étiage s'effondrer dans la dernière ligne droite. Ici le candidat à un meeting le 23 mars 2002.

Convaincu de pouvoir capitaliser sur son logiciel à la fois républicain et souverainiste, l'ex-ministre a vu son étiage s'effondrer dans la dernière ligne droite. Ici le candidat à un meeting le 23 mars 2002. - AFP - Damien Meyer

Espérant réitérer la synthèse du "non" au traité de Maastricht, l’ex-ministre de l’Intérieur croit pouvoir être le troisième homme du scrutin en se plaçant au-dessus des partis. Après un départ en fanfare et une tentative d'alliance avec Philippe de Villiers, son message finit par se brouiller, le condamnant à un score de témoignage.

Emmanuel Macron n’a pas inventé le "en même temps". Il le sait d’ailleurs. Tout au long des années 1990, déjà, plusieurs hommes politiques - bien ancrés dans le paysage - ont entrepris de marier des tendances apparemment contradictoires. De dépasser le fameux clivage droite-gauche.

Le débat enflammé autour de la ratification par référendum du traité de Maastricht, en 1992, leur a ouvert des perspectives inespérées. Surtout dans le camp du "non", où se croisaient gaullistes et socialistes en rupture de ban. La candidature de Jean-Pierre Chevènement à la présidentielle de 2002 fut la première vraie tentative, à un scrutin aussi décisif, de matérialiser ce phénomène.

Pour les "non-istes", le scénario est alléchant. L’alliance entre "souverainistes des deux rives" - même si l'intéressé récuse ce terme - semble à portée de main. Éternel rebelle de la mitterrandie, co-fondateur du CERES (courant situé à la gauche du Parti socialiste), Jean-Pierre Chevènement est la courroie idéale. Son panache original lui confère une aura incontestable. 

Enfant terrible. Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, au côté de François Mitterrand, le 5 octobre 1990 à Paris. Leur relation a souvent été orageuse.
Enfant terrible. Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, au côté de François Mitterrand, le 5 octobre 1990 à Paris. Leur relation a souvent été orageuse. © AFP - Michel Clément

Hélas pour lui, et malgré sa prescience sur des thèmes comme les excès de la globalisation financière, le communautarisme et le désir d'enracinement, sa démarche se conclut sur un raté. Après avoir culminé dans les sondages à 14% des intentions de vote, l’ancien ministre de la Défense finit en guenille avec 5,33% des suffrages exprimés le 21 avril 2002... derrière Lutte ouvrière.

Mise surestimée?

Pour cet homme au verbe haut, qui à trois reprises a claqué la porte du ministère qu’il occupait, qui a noué des liens dans de nombreux cercles et dont la pensée s’est illustrée au-delà de la politique, ce score est une immense déception. Aujourd’hui, les raisons de son échec présidentiel font l’objet d’interprétations divergentes. Prenons celle de Jean Glavany. Pour celui qui fut directeur de campagne de Lionel Jospin en 2002, les choses sont limpides: le "Che" a surestimé sa mise.

"Il a vraiment cru qu’il allait renverser la table. Mais les 5%, c’est la sanction de l’espace limité dont il disposait. Toutes choses égales par ailleurs, c’est le même phénomène que pour Mélenchon, qui tutoie les 20% en 2017 et qui est persuadé de pouvoir tout balayer après. On voit ce qu’il en est advenu", observe l’ex-député des Hautes-Pyrénées auprès de BFMTV.com.

Dans une gauche qui a connu de nombreuses déroutes électorales, chacun fait ses comptes. Ministre de l’Agriculture de Lionel Jospin durant la cohabitation avec Jacques Chirac, Jean Glavany a beaucoup côtoyé Jean-Pierre Chevènement qui, de 1997 à 2000, détient le prestigieux portefeuille de l’Intérieur. Une marque de confiance de la part de Lionel Jospin, avec qui le patron du Mouvement des Citoyens (devenu MRC depuis) a bien des désaccords. Gauche social-démocrate contre gauche étatiste, gauche libérale contre gauche républicaine.

Candidature "inévitable"

Comme il l’avait fait en 1983 au ministère de l’Industrie puis en 1991 lorsqu’il était à la Défense, l’élu de Belfort finit par quitter la place Beauvau, le 29 août 2000. Le divorce avec la "gauche plurielle" se fait sur la question corse, redevenue explosive après l’assassinat du préfet Erignac. 

Amour déçu. Nommé ministre de l'Intérieur par Lionel Jospin, le "Che" claque la porte de son gouvernement trois ans après. Ici les deux hommes le 30 mars 2000 à Paris.
Amour déçu. Nommé ministre de l'Intérieur par Lionel Jospin, le "Che" claque la porte de son gouvernement trois ans après. Ici les deux hommes le 30 mars 2000 à Paris. © AFP - Pierre Verdy

"Je respecte beaucoup Chevènement, mais il avait parfois des comportements qui n’étaient pas à la hauteur de ses idées ou de son intelligence", peste Jean Glavany:

"Il prétexte du dossier corse pour claquer la porte alors qu’à l’époque, le gouvernement fixe des lignes rouges, vis-à-vis des indépendantistes, qui collent avec ce que veut Jean-Pierre. Quand je le vois faire ses cartons à ce moment-là, je comprends qu’il sera candidat en 2002. Si la candidature de Christiane Taubira était évitable, la sienne ne l’était absolument pas".

Dès lors, l’inquiétude monte dans les rangs socialistes. L’entourage de Lionel Jospin sait que le premier tour de la présidentielle, qui finit par être disputé par seize candidats - un record -, s’annonce très difficile. Obsédé par son duel avec Jacques Chirac, le Premier ministre finira toutefois par négliger cet aspect, ce qui le privera de second tour. Mais c’est une autre histoire.

Dans les couloirs de la Fondation Marc-Bloch

Selon Paul-Marie Coûteaux, la décision de Jean-Pierre Chevènement de se lancer dans la bataille remonte à plus loin. Connu aujourd'hui pour son appartenance à la droite "hors les murs", l'ex-député européen rencontre le "Che" en 1975, lorsqu'il dirige le CERES. 

"J’étais responsable des étudiants socialistes d’Aquitaine", raconte le souverainiste à BFMTV.com. "J’ai quitté le CERES en 1978, puis j’ai retrouvé Chevènement à la fin des années 80, quand il a été nommé ministre de la Défense. Il était débordé par le nombre de discours à faire, donc je l’aidais avec Philippe Barret, le mari de Michèle Cotta. Quand je suis allé travailler pour Philippe Séguin lorsqu’il a été élu président de l’Assemblée nationale, je l’avais convaincu d’inviter Jean-Pierre à l’Hôtel de Lassay".

Cette toile de fond a son importance. On y trouve les diverses ramifications entre droite et gauche censées faire, en bout de course, la matrice de l’aventure présidentielle de Jean-Pierre Chevènement.

Au lendemain de sa démission du ministère de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement avec Georges Sarre à Grasse, le 2 septembre, à quelques instants de l'Université d'été de leur parti, le MDC.
Au lendemain de sa démission du ministère de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement avec Georges Sarre à Grasse, le 2 septembre, à quelques instants de l'Université d'été de leur parti, le MDC. © AFP - Vanina Lucchesi

Tout prend corps dans les années 1998-2000, dans le cénacle de la Fondation Marc-Bloch. Lancée par les journalistes Élisabeth Lévy et Philippe Cohen, elle entend nourrir le débat public, mais surtout pourfendre "l’ultralibéralisme" lié à l’Europe de Maastricht. On y croise des personnalités issues de tous les bords: le démographe Emmanuel Todd, le séguiniste Henri Guaino, le socialiste Jérôme Guedj, des communistes… et Didier Motchane, chevènementiste de la première heure. 

"La Fondation Marc-Bloch, c’était très chic à Paris, à l'époque", s’amuse Paul-Marie Coûteaux. "C’est durant l’université d’été de la Fondation [fin septembre 1999, ndlr] qu’il m’a évoqué son souhait d’être candidat. C’était la traduction de notre volonté de faire marcher ensemble les souverainistes des deux rives. Ce que je n’ai perçu que plus tard, c’est qu’il savait que Jospin serait candidat et qu’il se voyait, lui, en faiseur de roi au second tour".

Avec sans doute, pour Chevènement, le secret espoir d’être ensuite nommé Premier ministre par un Jospin victorieux.

"C’est là où son 'ni droite, ni gauche', qui nous enthousiasmait au départ, a fini par se déséquilibrer dès lors que son plan était de verser ses voix à Jospin", regrette Paul-Marie Coûteaux.

La "divine surprise"

Avant la déception, il y a l'enchantement. Le moment est propice au positionnement (initial) de l'ex-ministre. Le Front national peine à se relever de la violente scission entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret. Personne n’imagine le patron du FN en mesure de créer la surprise le 21 avril 2002. Sur le papier, cela libère de l'espace. 

Les derniers scrutins confortent par ailleurs l'intuition de Jean-Pierre Chevènement. Aux élections européennes de juin 1999, la liste du duo souverainiste Charles Pasqua-Philippe de Villiers est arrivée en deuxième position. 

Le 5 septembre 2001, au Cirque d’hiver à Paris, le maire de Belfort déclare sa candidature. Il l’articule autour du "Pôle républicain", organisation qui regroupe ses soutiens, les principaux étant l’historien Max Gallo, l’intellectuel Régis Debray et l'écrivain Edmonde Charles-Roux.

L'historien Max Gallo et l'écrivain Edmonde Charles-Roux, principaux soutiens de Jean-Pierre Chevènement, lors d'un meeting à la Défense le 19 janvier 2002.
L'historien Max Gallo et l'écrivain Edmonde Charles-Roux, principaux soutiens de Jean-Pierre Chevènement, lors d'un meeting à la Défense le 19 janvier 2002. © AFP - François Guillot

Ils sont vite rejoints par des personnalités issues de la droite, comme Paul-Marie Coûteaux donc, mais aussi le royaliste Bertrand Renouvin, le fondateur de l’UDF Michel Pinton et William Abitbol, porte-flingue de Charles Pasqua. 

"Au départ, c’est la divine surprise!", s’exclame Paul-Marie Coûteaux. "Chevènement fait notamment un superbe discours à Vincennes, où il en appelle aux gaullistes de gauche et aux légitimistes de tout poil. Son équipe voulait d’ailleurs le retarder de quelques jours... S'il les avait écoutés, il y aurait eu les attaques du 11 septembre entre-temps. On aurait complètement raté l'entrée en campagne."

Dans ce discours du 9 septembre, l'intéressé mêle les registres. Il fait sien l'héritage du général de Gaulle et fustige ceux, comme Jacques Chirac, qui selon lui ont "déconstruit" l'État français au service de la "mondialisation libérale". Il célèbre la justice sociale et s'approprie les références à la nation républicaine, concept en voie de délaissement par une partie de la gauche. 

"Nous sommes fiers de la geste séculaire par laquelle le peuple français a su donner sens à son Histoire, même si les sommets y font voir des abîmes. Ceux qui veulent définitivement gommer la nation parce qu'elle est un obstacle à l'uniformisation marchande du monde n'ont de cesse que de discréditer la France", déclame Jean-Pierre Chevènement devant ses troupes.

Bro-mance avec Philippe de Villiers

Le candidat peut-il ratisser plus large encore? Même Philippe de Villiers est séduit par la démarche. Le président du Conseil général de Vendée n’a jamais caché son admiration pour cet homme qui tranche avec les canons classiques de la gauche. Lorsqu’il renonce à la présidentielle, le vicomte reçoit un coup de fil de son ami Paul-Marie Coûteaux. Ce dernier réussit, sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevènement, à le convaincre de rencontrer le candidat du Pôle républicain. 

Des exemplaires du programme présidentiel du "Che", destinés à être envoyés aux électeurs à une semaine du premier tour.
Des exemplaires du programme présidentiel du "Che", destinés à être envoyés aux électeurs à une semaine du premier tour. © AFP - Mychele Daniau

Un dîner a lieu le 15 janvier 2002 au domicile du général Pierre Marie Gallois, au 8 rue Rembrandt, près du parc Monceau (pour un récit détaillé de cet épisode, lire Histoire secrète de la droite, par Eric Branca et Arnaud Folch).

"C’était un moment jouissif. Même si Chevènement était d’abord sur le reculoir, lui et Villiers ont fini par se tomber dans les bras l’un de l’autre", raconte Paul-Marie Coûteaux.

Entre la poire et le fromage, les deux hommes élaborent un "coup": une soirée spéciale au Puy du Fou début avril, à laquelle serait convié le candidat. À trois semaines du premier tour, donc. D’ici là, motus. À tel point que Chevènement, un brin paranoïaque, prévoit des noms de code: Montaigne pour le Belfortain, La Boétie pour le Vendéen.

"Villiers était ébahi de pouvoir jouer un rôle alors qu’il n’était même pas candidat!", souligne Paul-Marie Coûteaux. Et d’ajouter après une pause: "Tellement ébahi qu’il a parlé du dîner à tout le monde…"

Zemmour s'en mêle

Les problèmes commencent. Sur ces entrefaites, l’eurodéputé souverainiste voit sonner son téléphone. Eric Zemmour, alors journaliste politique au Figaro, l’appelle pour lui demander confirmation de l’information qui fuite de toutes parts. Paul-Marie Coûteaux botte en touche et temporise. 

Sauf que dans la foulée, lors d’une réunion au siège du Pôle républicain, il se prend une soufflante de la part de Régis Debray, scandalisé qu’une entente Chevènement-Villiers puisse être envisagée. L’écrivain lui dit en avoir parlé au candidat, lequel lui aurait assuré que l’opération "Puy du Fou" n’aurait jamais lieu. Inquiet, l'eurodéputé tente d’appeler Philippe de Villiers... qui ne décroche plus son téléphone.

"Chevènement s’est fait remonter les bretelles par son état-major, dont le barycentre était à gauche. J’en parle alors à Max Gallo, qui était pour aller au Puy, mais qui me convainc que la rencontre ne se fera pas. C’est là où je fais le choix de rappeler Zemmour et de lui confirmer l’info, ce que fera également Villiers. Il en fait des tartines dans Le Figaro et ça fait immédiatement le buzz". 

"Je battrai Chirac et Jospin"

Après cet épisode, début février, la cote de Jean-Pierre Chevènement atteint son acmé: 14% d’intentions de vote au premier tour. L'ébruitement de l'accord, pourtant avorté, semble avoir fait son effet. Dans la foulée, le candidat est désigné personnalité de l'année par Le Trombinoscope, ce "who's who" de la politique française.

Quart d'heure de gloire. Le 5 février 2002, Jean-Pierre Chevènement reçoit le prix du Trombinoscope de la personnalité politique de l'année 2001.
Quart d'heure de gloire. Le 5 février 2002, Jean-Pierre Chevènement reçoit le prix du Trombinoscope de la personnalité politique de l'année 2001. © AFP - Joël Robine

Gonflé à bloc, l'élu de Belfort se sent à même de tout bousculer, en dépit de l’imbroglio avec Villiers qu'il va finir par traîner comme un boulet. Lors d’un déplacement en Martinique, il déclare au Parisien:

"Si je dois battre Chirac au deuxième tour, il faut que je batte Jospin au premier. Mais on peut dire aussi que, si je veux battre Jospin, il faut que je batte Chirac au premier tour. Peu m’importe, en réalité, l’ordre dans lequel ils se présenteront: je les battrai tous les deux". 

"Il perd une rive en cours de route"

Les thuriféraires de l'alliance souverainiste vont vite déchanter. Quelques semaines plus tard, le 20 février 2002, Lionel Jospin annonce sa candidature dans un fax envoyé à l’AFP. Malgré cette sobriété excessive et le début de campagne poussif du Premier ministre, ce dernier rogne directement l’électorat chevènementiste. Et ce d’autant plus que le candidat du Pôle républicain est déstabilisé par l’affaire Villiers.

Contraint par son lien atavique à la gauche, le "Che" peine à maintenir l’équilibre gaullien esquissé dans son discours de Vincennes. Son aile droite s’émiette. Elle reproche à celle d'en face son emprise idéologique sur le candidat. Certains soutiens claquent la porte du Pôle républicain. 

"À mesure que Jospin prenait de la place, Chevènement perdait une rive en cours de route", constate Paul-Marie Coûteaux.

L’étiage de la rive gauche se tasse également: certaines promesses, comme celle de créer des centres pour délinquants mineurs multirécidivistes, troublent l'électorat venant du PS. L’ancien ministre finit dans un étau. 

Le 21 avril 2002, le choc est double. Premier effet de sidération: Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle avec 16,86% des voix. Il coiffe au poteau Lionel Jospin, privant ainsi Jean-Pierre Chevènement d’une quelconque perspective gouvernementale à l’issue du scrutin. Second effet: le score très médiocre de celui qui voulait "renverser la table", proche du seuil fatidique des 5%. Ses 9,6 millions d'euros de budget de campagne étaient à deux doigts de partir en fumée. 

Ses ambitions, pour autant, ne se dissiperont pas. Après une démarche fugace à la primaire socialiste de 2006, l'ex-ministre laisse planer un long suspense en amont de l'élection présidentielle de 2012. Faute de "moyens", il jette l'éponge.

Cela ne l'a pas empêché, à plusieurs reprises, de vouloir miser à nouveau ses jetons sur une réunion des "patriotes de droite comme de gauche". En lorgnant à la fois du côté de Jean-Luc Mélenchon... et de Nicolas Dupont-Aignan. Au vu de l'échiquier actuel, ce n'est pas demain la veille.

"ces gamelles politiques qui ont marqué l'histoire"

Cet article est le troisième volet d'une série consacrée aux défaites électorales et personnelles qui ont marqué l'histoire politique française de ces 25 dernières années.

Jules Pecnard