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Départs et renoncements à la France insoumise: le mouvement en crise ouverte

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- - Lionel BONAVENTURE / AFP

Alors qu'il aborde la dernière ligne droite avant les européennes, départs et démissions se succèdent en cascade au sein du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Ce mercredi, après avoir été écarté de la liste aux européennes comme François Cocq, Djordje Kuzmanovic a annoncé qu'il claquait la porte. Il voit dans son évincement une volonté d'abandonner le souverainisme de gauche, et de s'éloigner du courant populiste pour lui privilégier un rassemblement de la gauche.

La France insoumise, jeune famille politique, entre à l'évidence dans sa première crise politique et idéologique majeure. Il y a d'abord eu le renoncement, mi-novembre, de Charlotte Girard à mener, avec Manuel Bompard, la liste de la France insoumise aux prochaines élections européennes. A présent, François Cocq et Djordje Kuzmanovic, qui jouissaient tous deux du titre d'"orateurs nationaux" au sein du mouvement et y représentaient un souverainisme de gauche, s'en trouvent écartés. Le second a même annoncé ce mercredi qu'il quittait la France insoumise. A cette succession fâcheuse se joint par ailleurs la démission de Corinne Morel Darleux de la direction du Parti de gauche. 

Des figures importantes 

Si leurs noms ne sont pas connus du grand public, la mise au rencard de François Cocq et Djordje Kuzmanovic est un événement d'ampleur pour la France insoumise tant les deux hommes étaient des figures incontournables. François Cocq fut secrétaire général du Parti de gauche, et Djordje Kuzmanovic a longtemps conseillé Jean-Luc Mélenchon sur les questions touchant à la Défense et à l'international.

Selon une source proche du comité électoral du mouvement, citée par Le Figaro qui révélait mardi soir leur évincement, cette décision est motivée par le fait que l'un et l'autre l'ont critiqué dans la presse. Martine Billard, membre du comité électoral et elle aussi citée par le quotidien, a tancé: "Quand on est candidat, on est d'accord sur la ligne proposée".

Kuzmanovic dit quitter une "formation politique gazeuse" 

Cependant, dans une tribune publiée ce mercredi matin sur le site de Marianne, média historiquement attaché à l'idée de souveraineté, Djordje Kuzmanovic a développé une lecture plus directement politique de son destin au sein de l'appareil de gauche radicale, et a déclaré qu'il sortait définitivement des rangs insoumis. Dans ce texte aux airs de diatribe, où il qualifie la France insoumise de "formation politique gazeuse" de surcroît "dans l'impasse", il livre les deux motifs de ce divorce. 

Tout d'abord, il dénonce un "manque profond de démocratie", illustré d'après lui par "l'extrême concentration du pouvoir aux mains d'un petit groupe de nouveaux apparatchiks et bureaucrates, aux convictions mollement sociales-démocrates". La seconde raison de la rupture est idéologique selon l'analyse de Djordje Kuzmanovic, tenant du primat du combat social sur le combat sociétal et opposant à ce titre à ce qu'on appelle la convergence des luttes, c'est-à-dire le refus de dissocier et hiérarchiser ces différentes batailles. Il reproche ainsi au mouvement d'avoir opté pour le rassemblement des gauches plutôt que pour le populisme, doctrine qui se détache du clivage droite-gauche pour celui du peuple contre les élites. "Cette ligne de la 'gauche rassemblée', insistant sur l'intersectionnalité et la non-hiérarchisation des luttes", écrit-il, "a conduit le mouvement à s'abîmer dans des combats secondaires, voire marginaux". 

Sévère diagnostic 

Il y a quelques années, le rapport Terra Nova, qui préconisait au Parti socialiste de miser sur les jeunes diplômés, les minorités et les citadins plutôt que sur les classes populaires, avait été vivement critiqué par une partie de la gauche. Aujourd'hui, Djordje Kuzmanovic accuse à demi-mots sa désormais ex-structure de suivre la même voie en vue des européennes:

"Cette tendance s’est accélérée à l’approche des élections européennes, suivant le choix tactique de viser les populations qui y votent – les classes urbaines cultivées, ces fameux 'bobos' – et d’opérer des rapprochements avec des partis de gauche, pourtant âprement critiqués un an auparavant."

Conséquence, il tire un un sévère diagnostic: la France insoumise apparaîtrait comme "la vieille gauche à peine repeinte, coupable du même angélisme, incapable de réalisme et de fermeté". 

Un débat prolongé 

Qu'en pensent les principales figures de la France insoumise? Les différents cadres du mouvement sollicités par BFMTV.com n'ont pas donné suite à nos demandes. Mais la ligne politique, le choix d'un positionnement populiste et souverainiste ou celui d'un discours plus traditionnellement ancré à gauche, a été abondamment débattue au sein de ce segment de la gauche qui chérit les questionnements idéologiques. Ces derniers temps, Jean-Luc Mélenchon semblait d'ailleurs incliner vers la théorie populiste. Dans une note de blog, intitulée Nous ne pouvons pas gagner sans le peuple parue lundi au lendemain de la défaite de sa candidate dans la législative partielle d'Evry, Farida Amrani, Jean-Luc Mélenchon déplorait: "La campagne de second tour, contre mon avis formellement exprimé, s’est faite sur le thème d’une soi-disant 'gauche rassemblée'".

A la fin du mois d'octobre, il plaçait même la future campagne des Européennes sous le signe de la souveraineté. Au vu des derniers événements, le premier enjeu de la France insoumise est donc celui de la clarification. 

Robin Verner