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"Ça décrit quelque chose de grave": pourquoi Zemmour est entré en campagne sur du Beethoven

Le polémiste d'extrême droite Éric Zemmour a choisi le 2e mouvement de la 7e Symphonie de Beethoven pour accompagner son clip de campagne à la présidentielle. Un choix symbolique, comme l'analysent des spécialistes de la musique classique pour BFMTV.com.

Éric Zemmour a officialisé, ce mardi, sa candidature à l'élection présidentielle. Le polémiste d'extrême droite a publié sur Youtube un clip de campagne de 10 minutes, qu'il a choisi d'accompagner de l'allegretto (le 2e mouvement) de la 7e Symphonie du compositeur allemand Ludwig van Beethoven. Qu'il ait été salué ou déploré, le choix de ce chef-d'oeuvre de la musique classique a été largement commenté sur les réseaux sociaux ce mardi.

Sur Twitter notamment, de nombreux internautes ont souligné que la symphonie était apposée de façon trop forte par rapport à la voix du polémiste.

"Entrer en campagne sur un morceau de musique classique a quelque chose de très conservateur", souligne d'abord Philippe Silvestre de Sacy, violloncelliste à l'Orchestre national de Lyon, contacté par BFMTV.com.

Une symphonie "martiale" à "la vigueur certaine"

"Je pense qu'Éric Zemmour et ses équipes ont été séduits par le côté dramatique de l'oeuvre. La version qu'ils ont choisie était particulièrement scandée. Et puis le final de cette symphonie est très motorique. Il ne s'arrête jamais, l'auditeur n'a pas un moment de répit. C'est peut-être cette notion de mouvement incessant qui leur a plu. On dit souvent que cette oeuvre est 'l'apothéose de la danse'".

"La Symphonie n° 7 est construite selon une progression où le rythme joue le premier rôle, davantage que la mélodie, donnant à l’ensemble de l’œuvre un caractère dansant et une vigueur certaine", peut-on également lire sur la page consacrée à l'oeuvre de Beethoven du site de la Philarmonie de Paris.

Elle "a un côté très martial, presque militaire", confirme un musicologue du Doubs*, contacté par BFMTV.com. "Ils ont dû apprécier l'aspect grandiose et les qualités orchestrales de la musique de Beethoven. Ce côté colérique et vigoureux, c'est quelque chose qu'on retrouve dans l'ensemble de son oeuvre".

Ce mardi, des journalistes ont demandé à Olivier Ubéda pourquoi Éric Zemmour avait choisi cette symphonie. "Pourquoi pas?", leur a répondu le chargé de communication du candidat. C'"est un magnifique mouvement. Il y a beaucoup d'émotions, beaucoup de choses là-dedans. On se demandait si on allait mettre quelque chose ou pas et c'est venu presque naturellement. C'est un parti pris qu'on assume, c'est un des plus beaux mouvements écrits par Beethoven". Alors qu'une journaliste soulignait la tristesse et la nostalgie qui émanaient du morceau, Olivier Ubéda lui a asséné: "vous confondez tristesse et émotion".

Une mélodie grave "qui monte en puissance"

Le deuxième mouvement de la 7e Symphonie donne "l'idée de quelqu'un qui lutte", analyse une autre musicologue* contactée par BFMTV.com. "L'allegretto donne l'impression de décrire quelque chose de très grave, d'une inquiétude qui se chuchotte en fond. Quelque chose qui parle dans le silence".

"La symphonie est d'abord très simple puis se complixifie au fur et à mesure", poursuit la spécialiste. "Ça commence avec une petite mélodie qui part d'en bas (en mineur), puis monte en puissance. Au début il n'y a que les contrebasses puis viennent s'ajouter les cordes et les violons".

Au final, "il y a une sorte de force qui se dégage de cela, une montée en émotion et en dramatisation. Ça prend aux tripes et touche aux sentiments profonds. Ça peut tout à fait se prêter à une entrée en campagne, comme c'est le cas ici avec Éric Zemmour. Mais il y a d'autres interprétations possibles", poursuit-elle. "Chez Beethoven, cette gravité de fond s'accompagne de lumière mais il y a eu et il y a encore des réappropriations de l'oeuvre. Dans le cas présent, on peut penser que Zemmour a vu dans cette montée en volume une sorte de métaphore de la situation politique française qui s'aggrave".

Choisir Beethoven, "un contre-emploi"

Et pourtant, nuance le musicologue du Doubs, "on peut dire que ce choix est un contre-emploi dans le sens où Beethoven était un grand universaliste aux valeurs bien loin des idées souverainistes d'Éric Zemmour. C'est une musique qui est utilisée souvent en contre-sens par rapport à la vérité de Beethoven", pointe également Alain Duault, spécialiste de la musique classique au Figaro. Selon lui, Beethoven "l'a pensée comme une apothéose de la danse", donc "quand on l'utilise comme un requiem, c'est à côté de la plaque".

Le spécialiste de la musique classique interrogé par BFMTV.com juge "surprenant" ce choix. S'il reconnaît que "Beethoven a bien été un admirateur de la première heure de Napoléon Bonaparte", il rappelle aussi qu'"il a vité changé d'avis quand il a découvert ses vélléités de conquête" et quand il a été sacré empereur en 1804. Au final, le compositeur allemand avait fini par détester Napoléon Bonaparte et ses guerres contre l'Empire autrichien, contrairement au polémiste Éric Zemmour, qui voue une fascination au premier Empereur français. D'autant que cette symphonie a été composée entre 1811 et 1812, soit pendant la campagne napoléonienne de Russie contre le Saint-Empire germanique.

Une référence à la campagne de Napoléon en Russie

C'est loin d'être la première fois que l'oeuvre de Ludwig van Beethoven est utilisée ou détournée dans un contexte politique ou culturel. En 2010, le réalisateur Tom Hooper avait lui aussi choisi la 7e Symphonie de Beethoven pour son film Le Discours d'un roi, lors du discours final du roi George VI, joué par Colin Firth. Un choix qui, déjà à l'époque, avait fait parler en raison du choix d'un compositeur allemand pour illustrer un discours qui n'était autre que la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l'Allemagne nazie en 1939.

Par ailleurs, comme le rappelle la chaîne allemande DW, Ludwig van Beethoven a été particulièrement instrumentalisé à des fins de propagande par l'Allemagne nazie. "Les Nazis n'étaient pas dérangés par le fait qu'il défendait les valeurs de la Révolution française. Ils n'avaient pas de problème à s'approprier des artistes ou à réécrire des récits historiques. D'autant que le national-socialisme s'est toujours présenté comme un mouvement révolutionnaire".

D'autres oeuvres de Ludwig van Beethoven ont été utilisées par des personnalités politiques. Pour accompagner sa marche sur l'esplanade du Louvre en 2017, Emmanuel Macron avait lui opté pour la 9e Symphonie, L'Hymne à la joie, qui n'est autre que l'hymne officiel de l'Union européenne. Un choix qui avait à l'époque été critiqué par le Front national.

*Ces intervenants ont souhaité rester anonymes, et précisé ne pas vouloir être associés au nom d'Éric Zemmour.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV